Table ronde
Table ronde à l’occasion de l’inauguration de l'exposition de photos inédites de la collection Ibrahim Naoum Kanaan sur la Grande famine de 1915
Une table ronde a été tenue à l’occasion de l’inauguration de l'exposition de photos inédites de la collection Ibrahim Naoum Kanaan.
jeudi 23 avril 2015 - 18h30
Un événement présenté par :

Administration

L’événement marquant le premier centenaire de la Grande famine de 1915 fut organisé par le Recteur de l’Université Saint-Joseph Père Salim Daccache s.j. et Mme Nayla Kanaan Issa-el-Khoury le 23 avril 2015 à l’amphithéâtre Pierre Y. AbouKhater du Campus des sciences humaines de l’USJ. Une table ronde modérée par Dr Carla Eddé et formée par le Pr Salim Daccache s.j., M. Emile Issa-el-Khoury, Dr Youssef Mouawad et Dr Christian Taoutel a présenté au public la Grande famine qui était survenue au Mont-Liban en 1915. Une intervention de l’ancien ministre M. Michel Eddé était également au rendez-vous.

Suite à cette table ronde, le Pr Salim Daccache s.j. et Mme Nayla Issa-el-Khoury ont inauguré autour d’un vin d’honneur l’exposition dédiée à la Grande famine de 1915. Cette exposition comprend une série de photos de la collection privée de Ibrahim Naoum Kanaan ainsi qu’un nombre de documents des archives des Pères jésuites sur le Liban pendant la Première Guerre mondiale. Une signature de l’ouvrage « Le Peuple libanais dans la tourmente de la Grande Guerre 1914-1918 » par ses auteurs, le Père Pierre Wittoouck et Dr Christian Taoutel était également au programme. L’exposition se tiendra du 23 avril au 3 mai 2015 dans le Hall du Campus des sciences humaines de l’USJ, rue de Damas.

Pr Salim Daccache s.j., Recteur de l’USJ, a souligné que : « c’est avec des cravates et des insignes bien noirs et c’est avec un deuil profond que nous abordons aujourd’hui cette table ronde sur la Grande famine au Liban de 1915 pour commémorer ce massacre atroce qui s’est abattu sur nos ancêtres, nos cités et nos villages et que les 19 photos inédites montrent la laideur de l’extermination, dans ce champ à gaz qu’est devenu le Mont- Liban de ce temps-là. »

Il a tenu à remercier Mme Nayla Kanaan Issa el Khoury et Emile Issa el Khoury qui ont tout fait pour réussir cette exposition et la table ronde, « ne cherchant pas une gloire personnelle mais un simple hommage dû à son grand père photographe d’un drame mais un grand hommage dû à tout un peuple martyr, un peuple dont la seule faute est d’avoir toujours cherché à être libre et à former des hommes et des femmes libres ! »

Et il a aussi remercié toutes les personnes présentes, par l’intérêt qu’ils ont montré à un tel sujet « qui n’est point un sujet de l’histoire ou à jeter dans les oubliettes de l’histoire mais un sujet qui est toujours actuel »

Puis il a souligné qu’en regardant certaines photos inédites grâce à cette précieuse collection de Mr Ibrahim Naoum Kanaan, « nous comprenons que la souffrance des peuples et des individus ne connaît pas de frontières ni dans l’espace ni dans le temps. La période de la Grande famine est la nôtre dans la mesure où elle demeure comme un vague cauchemar qui continue à occuper nos nuits les plus profondes, surtout que la répétition de cette grande famine, comme arme de la famine, se fait autour de nous, dans un pays proche comme si les régimes politiques d’hier transmettent leur hargne contre les civils abandonnés à leur sort et population à punir là où l’on ne peut l’emporter contre les miliciens et les groupes armés »

Dr Youssef Mouawad a estimé que son propos n’est pas d’établir s’il y a eu ou non un génocide mais de comprendre pourquoi il y a eu absence de commémoration de ces 200 000 personnes mortes de famine. Il pensait que ce chiffre était une exagération mais il a découvert qu’une chercheuse a trouvé un chiffre similaire dans les archives d’un des pays alliés des ottomans. « On ne peut pas établir une intention systématique du génocide, mais pourquoi ce refoulement ? Au niveau populaire : les gens ne veulent pas se souvenir car mourir de faim n’est pas glorieux ; et au niveau de l’Etat, la famine est sécessionniste parce que la majorité des morts sont des chrétiens et les druzes ont perdu 15 000 personnes ; L’Etat libanais voulait une commémoration à but national qui sied mieux à la nouvelle République libanaise indépendante qui regroupait des chrétiens et des musulmans. » Et d’ajouter : « Le nouvel Etat libanais a instrumentalisé les supplices de la population du Mont Liban infligée par Jamal Pacha pour créer une union nationale autour de la haine pour ce chef Ottoman.»

Monsieur Christian Taoutel a souligné que les libanais qui ont osé parler de cette plus grande tragédie de l’histoire du Liban sont peu nombreux. C’est en 1916 que Gibran Khalil Gibran publie depuis son exil aux États-Unis « Mon peuple est mort », afin d’attirer l’attention du monde sur le joug ottoman et la famine qui frappe le Liban. Quant aux archives des pères jésuites, nous pouvons les considérer comme des archives nouvelles et inédites. Ces archives contiennent souvent des lettres envoyées par les jésuites en Europe ou ailleurs, ou encore aux autorités locales ou étrangères (sorte de correspondance diplomatique), mais elles proviennent surtout des fameux « diaires » que les pères jésuites consignaient – et consignent toujours – que ce soit à titre personnel ou parce qu’on leur en a confié la charge dans la résidence où ils se trouvent. Il y a peu d’archives photographiques sur cette époque. Car les pères « photographes » de cette époque, essentiellement les pères Antoine Poidebard et Joseph Delore, ont été mobilisés et rappelés en France dès le début de la guerre. Par ailleurs, cette activité devenait très dangereuse et suspecte aux yeux des ottomans, car elle dénonçait un drame que l’on cherchait à étouffer et à nier. »

Et d’ajouter : « tout au long de ces années de guerre les jésuites entretiennent des correspondances avec certains ambassadeurs et consuls, mais aussi avec les Ottomans. Je me suffirai de citer deux extraits de deux lettres. La première est envoyée par un père jésuite anonyme en 1915, et dans laquelle il demande aux officiers ottomans de ne pas couper les arbres et les vignes du domaine de Bikfaya, car c’est tout ce qu’il reste aux pères pour réchauffer et nourrir les orphelins affamés, alors qu’il fait dehors – 8 degrés. La seconde envoyée le 3 septembre 1915 au P. Paul Mattern, Supérieur de la Mission des jésuites à Beyrouth, par l’ambassadeur François Georges-Picot (le signataire de l’accord Sykes-Picot) depuis l’ambassade de France à Londres : « J’exprime mon espoir de voir bientôt la Turquie vaincue, et notre rentrée possible à Beyrouth ; et comme vous l’avez vu dans les journaux, notre drapeau flotte depuis trois jours sur l’île d’Arouad, coin de terre syrienne au nord de Tripoli, affirmant l’avenir qui se prépare… ».

Puis il a tenu à rendre hommage au P. Alex Bassili, et au P. Sélim Abou sans lesquels ces archives seraient restées muettes.

M. Emile Issa-el-koury a annoncé que sa découverte de la Grande famine libanaise remonte à son enfance lorsqu’il saisissait l’album de photos de son grand-père, Ibrahim Naoum Kanaan, précieusement gardé par sa mère par les archives de la famille. « Cet album regroupait en effet une série de photos relatives à la Grande famine de 1915. L’exposition de ce soir nous permet de les dévoiler pour la première fois en grand format pour commémorer ainsi le souvenir de plus de 150 000 victimes dont la mémoire fut lâchement occultée. Ce soir, exactement un siècle plus tard, ces photos nous interpellent en nous faisant parvenir un écho que seul l’œil, et non l’oreille, peut capter : c’est l’écho de la douloureuse agonie d’innombrables cortèges d’enfants, de femmes et d’hommes dont les cadavres ont noirci aussi bien la terre que l’histoire contemporaine du Liban. » a-t-il dit.

Il a précisé que c’est au cœur de ce drame monstrueux que des héros inconnus sont nés : « Non pas héros de ce combat, mais héros de de cœur dont la bravoure sauva, dans la limite de leurs moyens, des centaines de personnes condamnées inexorablement à la mort à cause de la faim. Parmi eux, Ibrahim Nahoum Kanaan. Né en 1887 à Beyrouth, Ibrahim est originaire du village de Abey dans le caza de Aley. Agé de 29 ans, il occupait le poste de Directeur principal des assistances gouvernementales au Mont-Liban (au sein de ‘administration autonome de la « Moutassarrifiya) Et c’est en cette qualité qu’il put, à maintes reprises, venir au secours de certaines victimes de la famine. Dans ce contexte, la démarche photographique de Ibrahim Naoum Kanaa, sembla naturelle pour ce passionné avant-gardiste de l’art visuel. Il était l’un des rares à s’aventurer dans les rues pour capter les scènes de mort et de désolation et conserver ainsi, à travers cette série de clichés, la preuve irréfutable de la tragédie. Il dissimula pendant plusieurs années ces photos parmi les poutres boisées de sa maison pour éviter qu’elles ne tombent en de mauvaises mains. Plus tard, il enrichit sa collection par d’autres photographies en provenance de nouvelles sources. »

Enfin il a annoncé que l’ensemble de ces tableaux-photos seront offerts à la Compagnie de Jésus afin d’être mis à la disposition des étudiants et des chercheurs qui aimeraient explorer à l’avenir cette page peu connue de l’histoire du Liban.


Lieu :
Amphithéâtre Pierre Y. abou Khater
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Rue de Damas
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