Sauver la Bibliothèque orientale de Beyrouth

Mercredi 22 décembre 2021
Organisateurs


Article paru dans le numéro  "Le Monde de la Bible" consacré au Liban, par Luc Balbon, le vetndredi 17 décembre 2021.

Inaugurée en 1937, la Bibliothèque orientale de Beyrouth (BOB) est le passage obligé des orientalistes. Un outil incontournable pour les chercheurs, les universitaires, les étudiants… L’explosion du port le 4 août 2020 l’a sérieusement endommagé.

En savoir plus, La Bibliothèque orientale de Beyrouth, inaugurée en 1937, est l’œuvre de l’architecte Rogatien de Cidrac. Photo prise avant l’explosion du port en 2020. © BOB/USJ

Lorsqu’ils fondent l’université Saint-Joseph à Beyrouth en 1875, les jésuites entreposent leurs livres et leurs documents à Ghazir, dans la banlieue nord de la capitale libanaise, avant d’en transférer temporairement une partie à Beyrouth.

Il faut attendre le milieu des années 1930, pour que la Compagnie décide de construire une bibliothèque, en centre-ville, dans le quartier chrétien d’Achrafieh. Un superbe bâtiment, œuvre de Rogatien de Cidrac, un architecte passionné par l’Orient arabe. Ainsi naît la Bibliothèque orientale de Beyrouth, la BOB, inaugurée en 1937, sous le mandat français.

Un patrimoine unique

Ouverte au public depuis 84 ans, la BOB compte aujourd’hui 225 000 livres en arabe, en français, en anglais, en italien, en arménien ; 2 000 périodiques et revues ; 3 500 manuscrits en syriaque, en grec, en latin, en persan, en turc, en hébreu, à 90 % microfilmés ; 2 400 cartes de géographie, et une photothèque de plus de 200 000 clichés.

Y sont traités l’archéologie, les religions, la philosophie, l’art, la littérature : toute l’histoire du Moyen-Orient de la Préhistoire à nos jours, un patrimoine unique, dont les plus anciens documents remontent au XVe siècle.

Sur trois étages, la bibliothèque offre à ses visiteurs une salle de lecture claire et spacieuse, un amphithéâtre pour les conférences, une salle d’expositions. Si le fonds reste la propriété des jésuites, le bâtiment est géré par l’université Saint-Joseph.

À la fin des années 1990, la vulgarisation des nouvelles technologies de communication et la révolution numérique ont changé les habitudes d’utilisation de la bibliothèque. Le présentiel diminue, mais les demandes de consultations en ligne sont croissantes : microfilms, photocopies et documents sont scannés et envoyés, dès le paiement réglé par carte bancaire.

Si les seniors continuent de préférer se concentrer sur les pages d’un livre plutôt que sur un écran d’ordinateur, la jeune génération à de plus de plus en plus recours à la recherche en ligne.

Une histoire mouvementée

Depuis son inauguration en 1937, la BOB a traversé bien des vicissitudes : guerre civile, occupations diverses, crise économique abyssale depuis 2019, et pour couronner le bilan, la catastrophe de l’été 2020. Un 4 août qui marquera les Libanais à jamais.

Il est un peu plus de 18 heures, lorsqu’une gigantesque explosion ravage le port de Beyrouth et les quartiers environnants. Au final, plus de 200 morts, 6 500 blessés et des centaines de maisons détruites.

La Bibliothèque orientale est touchée, mais, par miracle, les précieuses collections sont préservées. En revanche, les dégâts matériels sont lourds.

Outre le gros œuvre à rebâtir, il faut racheter tous les équipements (ordinateurs, photocopieuses, cameras vidéo. La note est évaluée à 500 000 euros.

En faillite totale, l’État libanais ne peut pas assumer, reste l’étranger, et notamment l’Association des amis de la Bibliothèque orientale de Beyrouth (AABOB), créée en 2006 à Paris. 

L’écrivaine franco-libanaise Carole Dagher, qui s’est appuyée sur la bibliothèque pour écrire sa trilogie romanesque, n’a pas oublié ce qu’elle devait à ce joyau. Présidente de L’AABOB de 2013 à 2019, elle a pleinement rempli les objectifs de l’association : faire connaître la BOB hors du Liban, en organisant notamment diverses manifestations (en atteste le succès de l’exposition « La Grande guerre et le Liban », organisée à Paris en 2014, avec tables rondes, concerts et projections).

La présidente et son équipe ont aussi tissé des liens étroits avec la France, matrice de l’université Saint-Joseph et de la bibliothèque, et conclu des partenariats importants, notamment avec la Bibliothèque nationale de France.

Si elle a passé la main en 2020, en confiant la présidence à l’orientaliste Chantal Verdeil, Carole Dagher est restée au conseil d’administration, prête à relever ce nouveau défi de la restauration.

La réouverture de la Bibliothèque orientale de Beyrouth est déjà programmée pour le premier trimestre 2022.

La salle de lecture de la Bibliothèque après l’explosion du port. Si les collections n’ont pas été touchées les dégâts matériels sont importants. ©BOB/USJ

Pour les orientalistes, la BOB est incontournable

Entretien avec Micheline Sainte-Marie Bittar, directrice de la Bibliothèque depuis 2013. Propos recueillis par Luc Balbont

Quelle place tient la Bibliothèque orientale de Beyrouth dans l’histoire du Proche-Orient ?

Micheline Sainte-Marie Bittar : Derrière la bibliothèque du Centre d’études d’Alexandrines à Alexandrie, en Égypte, et celles des instituts français du Proche-Orient à Beyrouth, Damas et Amman, nous sommes considérés comme la troisième bibliothèque de la région. La réputation des jésuites, liée à l’étude et à la réflexion, nous donne un fort crédit à l’étranger.

Après l’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020, la BOB a dû fermer ses portes. Quand pensez-vous rouvrir ?

Au premier trimestre 2022. Si nos collections n’ont pas été touchées, les dégâts matériels sont nombreux : plafonds fissurés, murs lézardés, fenêtres et portes explosées, ascenseur hors service. Classé au patrimoine national, nous sommes obligés de reconstruire le bâtiment à l’identique, en faisant appel à des artisans hautement qualifiés. Ce qui ajoute à nos difficultés.

À combien évaluez-vous le coût de cette restauration ?

Pour les gros travaux, à environ 400 000 euros, auquel s’ajoute le matériel comme les ordinateurs, les photocopieuses, les scanners, les caméras de reproduction pour les microfilms. La note finale devrait avoisiner les 500 000 euros. L’effroyable crise économique actuelle qui frappe notre pays ne nous permet pas de miser sur l’État libanais.