Entretien avec le Pr Karl Akiki, nouveau titulaire de la Chaire Senghor de la Francophonie à l’USJ

Lundi 8 décembre 2025


L’Université Saint-Joseph de Beyrouth (USJ) vient de nommer le Pr Karl Akiki titulaire de la Chaire Senghor de la Francophonie à la Faculté de lettres et des sciences humaines Ramez G. Chagoury (FLSH) : un rôle stratégique au sein d’un réseau international dédié à la promotion de la francophonie, à la recherche et au dialogue interculturel. Actuellement en détachement à l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF), où il dirige le pôle Publication et valorisation de la francophonie scientifique, le Pr Akiki revient dans cet entretien sur la portée de cette nomination, les défis de la francophonie au Liban, les projets qu’il compte développer et le message qu’il souhaite adresser aux jeunes générations.

Propos recueillis par Roger Haddad

 

Que représente pour vous cette nomination en tant que titulaire de la Chaire ?

Cette nomination est pour moi une véritable marque de reconnaissance, un peu pour mon parcours au sein de l'USJ, mais c'est aussi une façon de garder le lien avec l'Université. Actuellement, je suis à l’AUF, en détachement de l'USJ, ce qui est une situation assez particulière. Cette nomination, acceptée par le Conseil de l’Université et validée par le Conseil des chaires, me permet de renforcer ce lien.

C’est également une reconnaissance internationale, puisque cette Chaire fait partie d’un réseau mondial. Mais c’est surtout un lien générationnel : avant moi, elle a été occupée par Gérard Bejjani, et avant lui, par Katia Haddad. Ils ont tous deux été mes professeurs et mentors. Cela crée une sorte d’héritage, une transmission que je trouve très émouvante.

Comment percevez-vous la mission de cette Chaire dans le paysage académique libanais et régional ?

Une chaire a pour vocation de développer, entre autres, des projets académiques. Le fait que pour le Moyen-Orient, elle soit hébergée par l’USJ renforce la position de notre Université comme institution francophone et comme « phare de la francophonie » au Moyen-Orient, pour reprendre les mots de M. Jarjoura Hardane, ancien doyen de la FLSH et ancien représentant de la Présidence de la République à l’OIF.

Pour moi, cette Chaire joue un rôle essentiel dans le paysage académique libanais et régional, notamment pour consolider l'USJ en tant que pôle d’excellence de la francophonie. Sa mission inclut la production de rapports sur l’état des lieux de la francophonie au Liban et dans la région, ainsi qu’une réflexion sur ce que la francophonie peut apporter au niveau politique, diplomatique et stratégique, surtout dans une région marquée par les conflits. Un rapprochement avec la représentation de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) est indubitable.

Elle s’inscrit aussi dans la logique internationale des Chaires Senghor, qui favorisent le dialogue, la médiation et la réflexion sur les conflits, leurs origines et leurs conséquences.

Quels projets ou initiatives comptez-vous développer ?

Comme pour toute chaire universitaire, il faudra d’abord mettre en place des actions académiques et de recherche, notamment des séminaires interdisciplinaires sur la francophonie, destinés aux étudiants de master, de doctorat, voire de licence, et ouverts à d’autres universités.

Je défends une francophonie en action : plusieurs projets concrets seront donc relancés ou développés après la création d’un fonds pérenne pour la Chaire, en mobilisant le réseau francophone national et international car, au Liban, les chaires ne peuvent compter sur des financements publics.

D’abord « La route de la francophonie », un circuit touristique initié par Gérard Bejjani, visant à faire découvrir la francophonie libanaise à travers les lieux fréquentés par des auteurs comme Nerval, Flaubert ou Lamartine ainsi que par les auteur.e.s libanais.e.s francophones. Nous avions déjà commencé ce projet en 2022 avec 4 autres universités au Liban. Des plaques commémoratives avec un code QR renvoyant à un site avaient été créées par les étudiants : https://laroutedelafrancophonieauliban.wordpress.com/ .

Je souhaite également relancer le projet « Mémoire nationale de la francophonie », un concours destiné aux établissements scolaires et soutenu par TV5Monde et la Fédération internationale des professeurs de français. Les vidéos produites par les élèves sur l’histoire francophone de leurs écoles ont montré que la francophonie au Liban précède le mandat français, remontant aux XVe et XVIe siècles et s’affirmant surtout au XIXe siècle - https://www.youtube.com/watch?v=WdVbC0EIUlg&list=PLXf_jsEH8dJYThu_WM1pbvU6YDnh0XWhl

Enfin, j’aimerais développer le « Jardin de la francophonie » que nous avons initié, les Professeurs Christian Taoutel et Nasri Messarra et moi, au Campus des sciences humaines avec. Ce jardin pourrait être reproduit sur d’autres Campus de l’USJ ou d’autres universités, créant un réseau symbolisant une francophonie vivante, diverse et fleurissante.

Quels sont aujourd’hui les principaux défis de la francophonie au Liban et dans la région ?

Le principal défi est que la francophonie au Liban est effacement. On lui a attribué des étiquettes injustes : langue élitiste, féminine, langue du colonisateur… Tout cela doit être déconstruit. La francophonie libanaise est une exception culturelle : elle est un héritage qui remonte bien avant le mandat français, au XVIe siècle d’abord puis elle a été nourrie par les missions éducatives au XIXe siècle. Au moment de l’installation du mandat français pour une vingtaine d’années, nous avions déjà une littérature libanaise francophone et nous parlions déjà français, toutes communautés confondues.

Nous sommes en train de perdre cette spécificité. Autrefois, quatre piliers distinguaient le Liban : le système bancaire, le système de santé, le système éducatif et le trilinguisme. Nous avons déjà perdu presque trois d’entre eux. Si nous perdons le trilinguisme, et donc la francophonie, quelle est notre différence avec les pays voisins ?

Le défi est donc de rendre la francophonie visible, attractive et de montrer qu’elle n’est pas seulement une langue, mais une façon de penser autrement, un mode de créativité, une ouverture économique.

Il faudra également envisager un plaidoyer politique pour rétablir le français dans l’espace public : c’est en voyant la langue française dans la rue, sur nos documents officiels, dans les espaces officiels que nous pourrons nous la rapproprier à nouveau.

En quoi votre parcours professionnel et académique vous prépare-t-il à cette mission ?

Mon parcours est particulier : Licence et Master en lettres françaises à l’USJ, thèse à la Sorbonne Nouvelle, puis enseignement dans plusieurs établissements et sur différents Campus de l’USJ. J’ai dirigé le Département de lettres françaises, été Vice-doyen de la FLSH, fondé un laboratoire, « Littérature et art » et la revue scientifique InteraXXIons.

À partir de 2017, la francophonie m’a interpellé car je voyais le Liban la perdre. Je me suis intéressé à la littérature libanaise francophone qui a une fonction citoyenne : en l’absence de livres d’Histoire, elle raconte les histoires de la guerre et recompose la mémoire collective.

J’ai mené plusieurs projets liés à la francophonie et conçu des formations pour les enseignants de la région, soutenus par l’AUF. Le cercle Richelieu-Senghor (OING de l’’OIF) m’a alors décerné un prix pour ces actions. Aujourd’hui à l’AUF, je reste pleinement dans le monde de la francophonie. Tout cela m’a préparé, graduellement, à cette mission.

Quel message souhaitez-vous adresser aux étudiants et aux jeunes chercheurs intéressés par la francophonie ?

Pour moi, la francophonie n’est pas un sujet extérieur à nous : elle fait partie de notre identité. Ce n’est pas l’affaire d’une communauté particulière. L’histoire et la sociologie l’ont démontré, mais nous continuons à diviser au lieu de rassembler.

Je voudrais que les jeunes découvrent le potentiel immense de la francophonie. Aujourd’hui, beaucoup communiquent en anglais parce que c’est « plus in », mais souvent ce n’est même pas de l’anglais authentique : c’est pensé en français ou en arabe puis traduit. C’est, d’une certaine manière, une infidélité à notre identité.

Il y a une honte injustifiée d’être francophone. Je veux montrer que la francophonie peut être une francophonie populaire : une langue du peuple, mais aussi aimée du peuple. Une langue hospitalière, qui accepte les autres et permet le mélange des identités.

Notre francophonie est différente de celle des autres pays colonisés, sous mandat ou protectorat : elle n’a pas été imposée dans la violence, nous l’avons accueillie et demandée. C’est une exception culturelle que nous devons cultiver et dont nous devrions être fiers.



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