Je me souviens encore du moment où j’ai choisi de devenir interprète. Avant même de savoir ce qu’était une cabine, une scène à la télévision m’avait interpelée. Un juge parlait, mais ce n’était pas sa voix que j’entendais : une autre voix la relayait, douce, précise, suspendue dans l’air comme une respiration supplémentaire. Comment un être humain pouvait-il traduire en temps réel, écouter et créer en même temps ? Je fixais l’écran, fascinée.
Cinq ans plus tard, c’est un casque que je fixe, lourd du rêve que j’ai porté tout ce temps. C’est là que tout commence : ma première expérience en simultanée. Les mots tombent rapidement, denses. Chaque phrase devient un défi : quel mot choisir pour transmettre exactement le sens ? Comment garder rythme, intonation et énergie ? Parfois je trébuche, je perds une phrase, je cherche un mot précis. Pourtant je respire, je me reprends. Chaque correction est une victoire, chaque phrase réussie une petite conquête.
L’adrénaline monte, mes yeux suivent mes notes, mes oreilles captent les nuances, mes lèvres tentent de suivre le flux. J’apprends à anticiper, à transformer le vertige en concentration. Même quand une tournure n’est pas parfaite, je continue, consciente que chaque minute passée en cabine est un progrès.
En sortant, je me surprends souvent à murmurer : « Mais qu’ai-je fait ? » ou « Cette structure,… vraiment ?! » Les erreurs me hantent, mais chaque mot juste, chaque idée transmise, devient un petit miracle. C’est drôle, épuisant et terriblement humain. C’est bel et bien ce fil fragile entre deux langues, qui me donne envie de revenir, d’apprendre, et de le faire, encore plus juste, encore plus vivant.
Marita Chamo
M3 Interprétation