« Face à l’IA, le rôle de l’interprète demeure central et évolue plutôt qu’il ne s’efface »

Janvier 2026


Dans cette rubrique, Re-source, nous nous penchons soit sur des profils d’anciens Étibiens et Étibiennes au parcours inspirant, soit sur des personnes impactantes qui ont enseigné à l’ETIB. Pour ce numéro de la NDT, nous sommes fiers d’interviewer une ancienne de l’ETIB devenue Cheffe de la section « interprétation et services de conférence » à l’Organisation de l’aviation civile internationale. Le parcours de Randa Akoury mérite les applaudissements.  

 

Randa Akoury, racontez-nous-en quelques mots votre parcours professionnel.

Je vous remercie pour cette opportunité et c’est avec plaisir que je partage mon parcours professionnel. Diplômée de l’ETIB en 1994, j’ai été recrutée par l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI) en 1996 pour rejoindre la première équipe professionnelle d’interprètes arabophones en cabine. À cette période, l’OACI élargissait ses services linguistiques et recrutait des professionnels arabes et chinois pour la traduction et l’interprétation. La traduction était particulièrement cruciale au départ afin de saisir toute la complexité du système de l’aviation civile.

Au commencement, je croyais que l’aviation civile était un domaine aride et très technique ; pourtant, j’ai vite découvert que ce secteur englobe la politique, l’économie, le droit et bien sûr la navigation aérienne, qui elle-même présente de nombreux défis complexes. J’ai débuté au niveau P2, tout en bas de l’échelle, progressant patiemment grâce à ma persévérance et mon assiduité. Les débuts ont été extrêmement difficiles, tant sur le plan personnel que professionnel. Il n’est pas surprenant qu’une jeune femme de 24 ans ait dû faire ses preuves et surmonter de nombreux obstacles. Cependant, ma détermination et la formation rigoureuse et disciplinée reçue à l’ETIB m’ont donné les outils nécessaires pour affronter ces épreuves.

Par la suite, j’ai approfondi ma maîtrise de l’espagnol et obtenu une licence en gestion des ressources humaines à Montréal, ainsi que des certificats avancés en administration et en leadership, le plus récent ayant été délivré par l’USJ durant la pandémie. J’ai acquis une expérience significative dans les domaines de la traduction et de l’interprétation, tout en occupant divers postes d’administration et de supervision au sein de la sous-direction des langues. De plus, j’ai eu l’honneur d’être nommée ombudsman par le Secrétaire Général, poste que j’ai exercé pendant quatre ans.

En 2024, j’ai été nommée cheffe de la section interprétation et services de conférence, où je dirige aujourd’hui une équipe de 14 interprètes et de 32 agents des services de conférence.

En quoi la formation à l’ETIB vous a-t-elle servi ?

Absolument. La rigueur dont j’ai fait preuve, comme mentionné précédemment, dans la préparation au travail en cabine, la gestion des documents, l’alternance entre traduction et interprétation, ainsi que la maîtrise de la grammaire arabe et le respect de la déontologie professionnelle, m’ont permis d’affronter efficacement les défis rencontrés, notamment au début de ma carrière. C’est pourquoi, à chacun de mes retours au Liban, je prends soin de visiter l’ETIB, mon point d’ancrage, pour me ressourcer et exprimer ma reconnaissance envers l’ensemble du corps enseignant et administratif.

Que retenez-vous de votre parcours universitaire ?

Je garde en mémoire le parcours de mes études supérieures ainsi que les moments précieux partagés entre étudiants et enseignants ; ces échanges étaient empreints de convivialité, de sincérité et d'une ouverture d’esprit remarquable. Le cours d’Actualités, dispensé par feu le Révérend Père René Chamussy s.j., demeure particulièrement marquant dans mon esprit : sa voix continue de résonner et m’aide à appréhender la scène internationale actuelle. Notre établissement avait une taille réduite (Rue Huvelin), ce qui favorisait l’esprit de groupe. Il est vrai que nous considérions parfois les professeurs comme exigeants, voire stricts, mais cette rigueur a été bénéfique pour maintenir le cap face aux incertitudes du métier aujourd’hui.

Quel est votre plus beau moment à l’ETIB ?

La remise des diplômes !!!

Être interprète, cela vous a-t-il ouvert les bonnes portes professionnelles ?

Certainement, à 15 ans j’ai décidé d’être interprète et à 18 ans je pensais déjà avoir une carrière internationale ; c'est pour cela que je n'ai pas immigré ou quitté le Liban mais je voulais juste travailler aux Nations Unies ou dans des grandes boîtes internationales parce que je recherchais cette ouverture de porte comme vous le dites bien, rencontrer des gens d'autres cultures. L'interprétation était mon passeport qui m’a permis de voler loin et assouvir ma soif de curiosité et de connaissance.

Vous êtes installée à Montréal depuis combien d’années ? Quel est votre « plus » en tant qu’interprète avec l’arabe comme langue maternelle ?

Je suis ici depuis octobre 1996. J'ai déjà mentionné que ma maîtrise de l'arabe m'a aidée à intégrer l'équipe de l'OACI. La connaissance de l'arabe littéraire et de sa grammaire m'a donc permis de postuler et d'obtenir un poste de traductrice ainsi que celui d'interprète arabe. L'arabe est une langue très recherchée, et comme les outils technologiques ne sont pas encore très efficaces dans ce domaine, il est toujours avantageux de faire partie de l’équipe des langues « exotiques » au Canada.

Quelles compétences majeures jugez-vous indispensables à faire acquérir de nos jours à un traducteur/interprète ?

Il me semble essentiel de souligner plusieurs axes : d’abord, la rigueur et la maîtrise approfondie des langues de travail, tant à l’oral qu’à l’écrit, sont primordiales. Il est également crucial de développer une excellente gestion du stress et de la concentration, car le métier d’interprète exige une grande réactivité et une capacité à traiter l’information en temps réel. À cela s’ajoute l’adaptabilité pour naviguer aisément entre différents contextes culturels et professionnels. La connaissance des outils technologiques de traduction et d’interprétation devient de plus en plus incontournable, tout comme le respect de la déontologie professionnelle. Enfin, la curiosité intellectuelle et l’ouverture d’esprit favorisent une compréhension fine des sujets traités et permettent de s’épanouir dans un environnement international en constante évolution.

Quel est le conseil que vous donneriez aux jeunes traducteurs et interprètes qui intègrent bientôt le marché du travail ?

Il est essentiel de faire preuve de déontologie et de rigueur dans son travail. Il faut toujours afficher de la confiance tout en gardant l’esprit ouvert et la modestie nécessaire pour accueillir de nouvelles idées et s’adapter à un marché en perpétuelle évolution. Se préparer à chaque réunion reste indispensable, même si l’on maîtrise le système et le sujet. Enfin, l’esprit d’équipe est fondamental pour renforcer les performances, car personne ne peut réussir seul.

Dans ce monde en pleine globalisation virtuelle, quelle est la plus-value de la formation de traduction/interprétation ?

Dans le contexte actuel de la mondialisation virtuelle, la formation en traduction et en interprétation représente une réelle valeur ajoutée, permettant de surmonter efficacement les barrières linguistiques et culturelles. Elle assure une maîtrise approfondie des langues de travail, indispensable à la qualité et à la fiabilité des communications internationales. De plus, cette formation développe des compétences transversales telles que la rigueur, l’adaptabilité et la gestion du stress, toutes essentielles dans des environnements professionnels complexes et variés. Face à l’évolution rapide des technologies, les traducteurs et interprètes doivent s’adapter continuellement aux nouveaux outils numériques tout en conservant une approche critique et éthique. Enfin, cette formation favorise l’ouverture intellectuelle et la curiosité, permettant aux professionnels de répondre avec pertinence aux exigences d’un environnement international en pleine mutation. Les traducteurs et interprètes bien formés acquièrent ainsi des connaissances approfondies et une capacité d’analyse poussée, qualités de plus en plus rares mais indispensables à une pratique professionnelle de haut niveau, notamment pour exercer leur esprit critique au-delà du simple exercice technique.

Quelle est selon vous le rôle et la place de l’interprète dans un monde sur lequel règne l’IA ?

Dans un contexte où l’intelligence artificielle prend une importance grandissante, le rôle de l’interprète demeure central et évolue plutôt qu’il ne s’efface. Si l’IA permet d’automatiser certaines opérations linguistiques, elle rencontre encore des limites dans la compréhension fine des échanges humains, particulièrement en ce qui concerne les aspects culturels, émotionnels et contextuels. L’interprète se distingue par son aptitude à cerner les intentions sous-jacentes, à s’adapter instantanément aux situations et interlocuteurs, et à assurer une communication fidèle et nuancée. Par ailleurs, il assure la confidentialité et le respect de l’éthique lors de transmissions sensibles. Avec l’avancée technologique, il est essentiel que l’interprète intègre les outils numériques tout en maintenant une approche humaine et critique, consolidant ainsi sa fonction de médiateur dans un environnement international en constante évolution.

Conseillerez-vous à vos enfants de suivre la même formation que vous ?

Soucieuse du bien-être de mes enfants (Gabriel Antoine 23 ans, Laeticia Rose 19 ans et Gaëlle Maria 17 ans), je leur conseille vivement l’apprentissage des langues étrangères et la participation à des séjours linguistiques qui procurent une expérience unique dans le pays. J’encourage également à réfléchir à des professions moins stressantes, permettant d’apprécier les résultats de son travail plus rapidement. Mon parcours professionnel a été semé d’embûches, mais j’ai eu la chance de travailler dans un domaine qui me passionne. Mon souhait est que mes enfants suivent leurs passions et trouvent ainsi satisfaction et réussite, quelle que soit l’incertitude de la vie.

 

Elsa Yazbek Charabati

Rédactrice en chef de la « NdT »

Chargée de communication à l’ETIB        

 



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