OLJ / Propos recueillis par Lamia SFEIR DAROUNI, le 19 février 2026
Un mois après sa prise de fonction à la tête de l’Université Saint-Joseph (USJ), le père jésuite, le Pr François Boëdec, dévoile sa vision et quelques projets qu’il entend mener pour renforcer le rôle de l’USJ auprès de la jeunesse et son rayonnement académique.
Quelles stratégies comptez-vous développer pour que l’USJ puisse continuer à mener à bien sa mission ?
L’un des enjeux majeurs de l’université dans les années à venir est de continuer sa politique de bourses et d’aides, tout en mobilisant davantage de financements et en accroissant sa visibilité. Cela passe par une communication efficace, au Liban comme à l’international, appuyée sur un vaste réseau d’amis et d’anciens attachés à l’USJ.
Parallèlement, l’université investit fortement dans les accréditations internationales, gages de qualité et de reconnaissance des diplômes. Elle est actuellement engagée dans un processus d’accréditation avec une agence américaine, étape-clé pour développer des partenariats et une reconnaissance académique avec des universités aux États-Unis. En septembre 2025, elle a par ailleurs obtenu la réaccréditation institutionnelle, sans conditions et pour huit ans, de l’agence européenne
Acquin, prestigieuse instance allemande reconnue à l’échelle internationale. Cette distinction, accordée l’année du 150e anniversaire de l’université, réaffirme la mission de l’USJ : former une jeunesse autonome et renforcer sa présence académique sur la scène mondiale.
Souvent perçue comme exclusivement francophone, l’USJ se distingue en réalité par un trilinguisme assumé (français, anglais, arabe), avec une multitude de cursus dispensés en anglais, tout en valorisant la langue française, partie intégrante de son identité.
Elle entend par ailleurs renforcer son ouverture internationale en continuant de développer un impressionnant réseau de partenaires, institutions et universités étrangères, en Europe et dans le monde, et en s’appuyant sur le réseau international des universités jésuites, et le soutien de la Compagnie de Jésus. Malheureusement, dans le contexte politique actuel, de nombreuses universités étrangères n’ont pas l’autorisation de leurs pays d’envoyer leurs étudiants au Liban. Nous espérons que les choses vont évoluer positivement. Beaucoup continuent néanmoins de soutenir l’USJ et maintiennent des liens à travers différents partenariats académiques.
En lien avec ces enjeux, comment prenez-vous en compte les contraintes économiques auxquelles font face de nombreux étudiants, notamment en matière d’accessibilité financière à l’USJ ?
Une des missions de l’USJ est d’être au service de tous, et pas seulement des populations les plus aisées, en soutenant l’accès à l’éducation, qui est un enjeu essentiel pour l’avenir de ce pays. L’université mène aujourd’hui une politique sociale particulièrement ambitieuse, avec un système de bourses développé (par exemple, pour l’année 2024-2025, presque 530 étudiants ont été entièrement pris en charge par l’USJ). Cette politique sociale a évidemment des conséquences sur notre budget, mais c’est un choix assumé. Cela fait aussi partie à nos yeux de la mission de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth et de son rôle social dans le pays.
Plus que jamais, l’USJ, qui a des fondations solides, est une université tournée vers l’avenir, attentive aux enjeux contemporains et au bien-être de ses étudiants. Elle croit à l’avenir de ce pays et continuera à se battre pour sa jeunesse.
Comment comptez-vous adapter la formation universitaire aux nouvelles réalités professionnelles et sociétales auxquelles les jeunes sont confrontés aujourd’hui ?
Pour moi, il y a une dimension très importante à prendre en compte dans cette accélération des techniques et le bouleversement du monde professionnel. Bien sûr, il s’agit de former d’excellents étudiants, reconnus pour cela. Mais cela ne suffit pas. Il faut aussi veiller à ce que nos étudiants se construisent une charpente intérieure pour tenir debout dans ce monde. Elle leur sera plus utile que toutes les armures. Nous voulons former des jeunes dotés d’une conscience citoyenne, des hommes et des femmes au service des autres, du pays et de la communauté humaine, que ce soit comme médecins, économistes, ingénieurs ou travailleurs sociaux… C’est dans cet esprit que nous essayons d’ajuster toujours mieux nos pédagogies, et que nous encourageons nos jeunes à s’engager dès leurs années universitaires. Il faut certes leur donner tous les outils pour leur permettre de réussir et de tenir face aux tempêtes de la vie, mais si cette réussite n’est que pour soi, ce serait un échec.
Comment l’université peut-elle renforcer la confiance et l’engagement des jeunes en période de crise ?
Ce qui me frappe dans ce pays et à l’université, c’est la richesse des idées, du potentiel et du désir qu’ont les jeunes d’entreprendre, de se sentir utiles, pour eux-mêmes mais aussi pour leur pays. Malheureusement, ils n’y parviennent pas toujours, ce qui développe en eux un sentiment de frustration, et les pousse au départ vers l’étranger. Aujourd’hui, il est essentiel que les universités aient leurs antennes déployées afin de scruter les évolutions du monde, de repérer les attentes de la société pour tenter d’y répondre, en s’appuyant sur le potentiel, la créativité et les idées de la jeunesse. Nous travaillons ainsi de plus en plus à faire évoluer les formations pour qu’elles correspondent aux besoins des entreprises et du marché actuel, en mettant en relation différents secteurs économiques, les acteurs concernés, les ONG et les associations…, et en développant cette créativité afin de la mettre au service du tissu économique. C’est un vaste chantier que nous avons déjà entamé et que nous poursuivrons.
Quelles sont vos priorités académiques et de recherche dans le contexte actuel au Liban ?
Il y en a plusieurs, mais il est évident que la recherche est un enjeu prioritaire comme pour toute université. À l’USJ, ce sera un axe majeur d’investissement pour les années à venir. Nous allons la favoriser et faire connaître ce qui existe déjà. Ainsi, il nous faut encourager nos chercheurs à publier leurs travaux. Mais il est important aussi de consolider et de développer une recherche utile, à impact sociétal, en lien direct avec les besoins du pays, en collaborant avec des entreprises locales en recherche et développement au Liban, mais également dans la région.
Face à la transformation numérique et à l’essor de l’intelligence artificielle (IA), comment comptez-vous guider l’université sur les plans éthique et académique ?
Aujourd’hui, l’intelligence artificielle représente à la fois un risque et une opportunité. Consciente de son importance croissante dans l’enseignement, l’université a engagé une réflexion approfondie afin d’en exploiter les atouts tout en en mesurant les risques. Elle forme enseignants et chercheurs aux usages de l’IA, tout en sensibilisant la communauté universitaire aux dérives possibles, notamment la dépendance et l’affaiblissement de l’esprit critique chez les jeunes. L’enjeu est clair : accompagner les étudiants dans l’apprentissage de la réflexion autonome, du discernement et de l’esprit critique, au cœur de la mission universitaire.