Mot du doyen Marie-Claude Najm à la messe de requiem organisée par la Faculté de droit de l’USJ pour le repos de l’âme du doyen Jean-Louis Sourioux, le mardi 17 février 2026.
Révérend Père Recteur,
Chers amis,
Le rideau s’est baissé sur Azay-le-Rideau, au bord de l'Indre, à quelques encablures de la Loire, dernier refuge de Jean-Louis Sourioux.
Nous sommes rassemblés aujourd’hui autour de son souvenir lumineux, en communion de cœur avec son épouse, ses deux filles et leur famille.
Permettez-moi, avant de nous recueillir par la prière, de revenir quelques années en arrière…
Octobre 1990. Le « grand amphi » d’Assas est bondé pour le premier cours de Droit des obligations, en 2e année de droit.
Alors qu’à Beyrouth, les troupes syriennes se préparaient à envahir la zone libre, nous sommes une poignée de Libanais, transfuges de l’USJ, fraîchement débarqués à Paris. Un peu perdus et désemparés, dans ce grand amphithéâtre de 1700 étudiants.
Le professeur entame son cours. De manière inédite et inattendue, il demande aux étudiants de se lever, et d’avoir une pensée pour un pays ami, le Liban, qui traverse de bien tristes moments. C’est ainsi - la boule à la gorge et la larme à l’œil - que j’ai découvert Jean-Louis Sourioux, mon professeur de droit civil, dont je deviendrai bien des années plus tard, l’assistante et la collègue.
Parce qu’au-delà de l’universitaire, dont l’œuvre féconde sera couronnée par le Prix Dupin aîné de l’Académie des sciences morales et politiques, il y eut un homme sensible, pétri d’empathie et d’humanisme, qui aima le Liban, les Libanais et notre faculté, et dont la personnalité attachante a attiré un noyau de collègues et d’amis.
Le parcours, incontestablement, était brillant.
Après une licence et un DES en droit à l’Université de Paris, Jean-Louis Sourioux soutient une thèse de doctorat – à laquelle l’influence paternelle n’est sans doute pas étrangère – sur le rôle de la formule notariale en droit positif, qui lui a valu le prix Goullencourt, décerné au meilleur étudiant en doctorat de la faculté de droit de Paris.
Agrégé en 1965, Jean-Louis Sourioux est nommé professeur à Beyrouth. De 1965 à 1969, il y passera des années mémorables – les années qui ont prolongé sa vie, disait-il. Son aînée, Marie-Bénédicte, dit y avoir passé les quatre plus belles années de son enfance, et la petite Lucille naîtra à Beyrouth.
De retour en France, il est professeur à l’université d’Orléans, avant de devenir doyen de la faculté de droit en 1971, de fonder et diriger l’Institut d’Etudes Judiciaires d’Orléans, puis d’être nommé, en 1978, professeur de droit civil à l’Université de Paris II.
Jean-Louis Sourioux était un passionné du droit, et des mots du droit. Il n’a eu de cesse de définir, d’analyser et de ciseler comme un orfèvre les mots du droit. Membre de la Commission de terminologie juridique au ministère de la Justice, il crée aussi et dirige, à l’Université d’Orléans, le DEA de linguistique juridique. En collaboration avec le linguiste Pierre Lerat, il publie L’analyse de texte (Dalloz, 1980), un Dictionnaire juridique consacré à la Terminologie du contrat (PUF, 1994) et Le langage du droit (PUF, 1995). On lui doit de même une belle Introduction au droit (PUF, 1988) et, avec Aline Cheynet de Beaupré et Joël Monéger, un ouvrage sur Robert-Joseph Pothier d’hier à aujourd’hui (Economica, 2001).
Le recueil Par le Droit, au-delà du Droit, publié en 2011 chez LexisNexis, rassemble les principaux articles écrits tout au long de sa carrière. L'ouvrage est organisé autour de ses thèmes de prédilection : les mots, les concepts, les systèmes, le langage et les juristes.
C’est qu’en effet, pour Jean-Louis Sourioux, tout commence avec les mots. Les mots du droit, ont leur “vie” propre et forment ensemble “l’esprit juridique”, en particulier lorsqu’ils désignent des concepts “de droit” (obligation, équité, bonne foi, abus, croyance légitime…) ou des concepts “sur le droit” (principe général, droit fondamental, sources…). Les mots du droit révèlent sa fonction, son essence, celle d’être, comme il l’écrivait, un “mesureur social”.
Jean-Louis Sourioux incarnait la rigueur, l'esprit avide de connaissance, la recherche du détail, le talent de transmettre. Son immense culture conjuguée à l'exercice de l'enseignement suscitait l'admiration de ses collègues et de ses étudiants, et son cours prenait l'allure d'un acquis précieux. Le droit fut pour lui compagnon et raison d'être, mystère et nécessité, justice et intégrité. Il le vécut comme un sacerdoce, s’interdisant toute consultation pour se consacrer entièrement à l’université.
S’il était passionné des mots, Jean-Louis Sourioux était aussi un amoureux du Liban. Ici encore, les mots ont leur symbolique. Convaincu que “Sou-rioux” venait de Tyr (“Sour”), et qu’il était donc Libanais de souche, il signait parfois ses courriers, non sans une pointe d’humour, “Le cousin de Tyr” ou “Jean-Louis de Sour”…
Cher “Jean-Louis de Sour”,
Au téléphone, ces dernières années, il arrivait que votre voix s’étranglait d’émotion. Le Liban vous manquait, et vous manquiez au Liban.
Dans votre chambre, transparaît la lumière levantine à travers les images et photos d'un temps révolu: Huvelin et sa Faculté, Beyrouth-la grouillante, Tyr et son port, ses colonnes roses et ses pierres ocres…
Pour ma part, de nos échanges juridiques et littéraires sur la terrasse du Bistrot Germanos, avec le doyen Chemaly, à cette belle journée avec votre épouse Marie-Nicole et notre collègue Rana Chaabane, dans votre maison d’Orléans, ou bien plus tard, plus au crépuscule de votre parcours, notre journée à deux à Azay-le-Rideau, il restera ce que les mots peuvent difficilement exprimer: la présence de l’ami et du confident. Des moments personnels difficiles que vous aviez traversés, nulle aigreur, mais un don de l’écoute amplifié, et l’art de guider, d’apaiser et d’accompagner avec délicatesse.
Monsieur Sourioux, la Faculté vous fait ses adieux avec une réelle frustration : celle d’avoir raté le coche de notre ultime reconnaissance, en vous décernant le titre de docteur honoris causa de l’Université Saint-Joseph, dont la cérémonie était prévue en janvier dernier. Mes messages qui vous en informaient depuis septembre sont restés, hélas, sans réponse. Mais loin d’être incontournable, cette distinction se voulait simplement déférence et reconnaissance.
Sachez, cher “cousin de Tyr”, que notre partage de ce jour avec votre famille, est pour l’assemblée ici réunie une bouffée d'émotion. Il plane dans cette chapelle, l'affection pour l'Homme, la gratitude pour le Professeur, l'amitié pour le Compatriote du coeur.
Et d'Azay-le Rideau à la rue Huvelin, notre peine immense traduit la place qui était la vôtre entre les murs de notre maison.
Puissiez-vous reposer en paix dans la Maison du Seigneur.
Marie-Claude NAJM