À l’heure où l’intelligence artificielle transforme en profondeur les métiers du langage, comment former les traducteurs et les interprètes de demain ?
Dans cet entretien, Madame Mary Yazbeck, directrice de l’École de traducteurs et d’interprètes de Beyrouth (ETIB) et chef du Département de traduction à l’USJ, revient sur les défis contemporains du métier, l’intégration de l’intelligence artificielle dans la formation et les ambitions futures de l’École. Un éclairage lucide et inspirant sur l’avenir des professions langagières.
1. Quel est, selon vous, le plus grand malentendu autour du métier de traducteur aujourd’hui ?
Le plus grand malentendu aujourd’hui est de croire que le traducteur n’est qu’un simple passeur de mots et que les technologies peuvent désormais le remplacer. Cette vision réduit la profession à une opération mécanique, alors qu’elle relève en réalité d’un acte intellectuel, culturel et éthique d’une grande complexité, qui consiste à interpréter le sens, à comprendre les contextes, à saisir les implicites et à négocier entre des systèmes de pensée, des imaginaires et des rapports au monde.
L’essor de l’intelligence artificielle a renforcé ce malentendu. Les discours dominants, qu’ils proviennent des médias, du grand public ou parfois même de certains milieux professionnels, tendent à confondre vitesse et compréhension, production de texte et construction du sens. Or plus les outils automatisés progressent, plus la responsabilité humaine devient essentielle. Le traducteur est désormais appelé à devenir un expert du langage augmenté, capable d’intégrer les technologies dans sa pratique sans jamais renoncer à ce qui fonde sa valeur : la créativité, la responsabilité et l’intelligence du sens.
2. Comment l’ETIB intègre-t-elle l’intelligence artificielle dans sa formation et quels nouveaux axes pédagogiques ont été développés pour permettre aux étudiants de travailler avec ces outils ?
À l’ETIB, nous avons fait le choix de ne pas subir l’intelligence artificielle, mais de l’intégrer avec lucidité et exigence dans la formation.
L’intelligence artificielle y est introduite comme un environnement de travail. Les étudiants apprennent à utiliser les outils de traduction automatique neuronale et de génération de texte, tout en analysant leurs biais, leurs erreurs et leurs implications éthiques. En interprétation, ils sont formés aux outils d’aide à l’interprétation, aux systèmes de reconnaissance et de transcription de la parole et aux dispositifs d’interprétation à distance.
Cette approche repose sur quatre axes complémentaires :
- Un axe technologique, qui familiarise les étudiants avec l’écosystème numérique de la profession, de l’ingénierie linguistique aux technologies web appliquées à la traduction et à l’interprétation.
- Un axe méthodologique centré sur la pré-édition, la post-édition, la validation, la réécriture, et les pratiques propres à l’interprétation médiatisée par la technologie.
- Un axe éthique et critique, qui met l’accent sur la responsabilité professionnelle face aux contenus générés ou assistés par l’IA, en matière de fiabilité, de contextualisation culturelle, de confidentialité et de propriété intellectuelle.
- Un axe créatif, où la valeur humaine s’affirme dans la capacité à contextualiser, à adapter, à argumenter et à convaincre. En interprétation, elle s’exprime dans l’écoute, l’empathie, l’analyse en temps réel et la prise de décision en situation.
3. Comment accompagnez-vous les étudiants dans la construction de leur identité professionnelle alors qu’aujourd’hui l’identité du traducteur n’est plus stable ni univoque, mais en pleine redéfinition dans un environnement numérique et globalisé ?
Former des traducteurs et des interprètes consiste moins à transmettre un rôle prédéfini qu’à accompagner un cheminement professionnel en devenir.
À l’ETIB, cet accompagnement commence par une prise de conscience. Nous aidons les étudiants à comprendre que le traducteur ou l’interprète n’est plus seulement un spécialiste de la langue, mais un professionnel de la médiation, de l’information et du sens, appelé à travailler dans des environnements variés comme les organisations internationales, les industries culturelles, les entreprises technologiques, les agences de localisation de sites web et de jeux vidéo et bien d’autres.
Nous travaillons ensuite sur la construction d’un positionnement. Les étudiants apprennent à identifier leurs forces, leurs domaines d’expertise, leurs affinités technologiques et leurs compétences rédactionnelles afin de définir progressivement un profil professionnel singulier et évolutif, plutôt que de se conformer à un modèle unique.
Nous accordons aussi une grande importance à la dimension réflexive. Les étudiants sont invités à interroger leur pratique, leur rapport aux outils, leurs responsabilités et leur posture face aux textes et aux cultures.
Enfin, nous cultivons un sentiment d’appartenance. Rencontres avec les anciens, témoignages de professionnels, participation à des événements et mise en réseau permettent aux étudiants de comprendre qu’ils rejoignent une communauté de pratique et qu’ils contribuent eux-mêmes à redéfinir la profession.
4. Comment voyez-vous l’évolution de la formation des traducteurs et des interprètes dans les prochaines années, et quelle place l’ETIB souhaite-t-elle occuper dans cette évolution ?
La formation connaît aujourd’hui une mutation profonde. Nous passons d’une logique centrée sur la seule maîtrise des langues à une approche fondée sur des compétences intégrées, où se croisent analyse, technologies, médiation et éthique.
Dans les années à venir, nous assisterons à un renforcement des liens entre université et monde professionnel. Les programmes de formation devront être structurés autour de parcours modulables, de spécialisations progressives et d’expériences immersives, en traduction comme en interprétation.
Dans ce contexte, l’ETIB entend jouer un rôle de premier plan. Notre ambition est de demeurer un lieu de référence où se pensent et se construisent les professions langagières, grâce au développement de nouveaux parcours en ingénierie linguistique, en rédaction multilingue et en interprétation communautaire.
Nous accordons également une importance stratégique au rôle du traducteur dans l’écosystème des grands modèles de langage. Ces technologies reposent sur des données et des choix linguistiques qui ne sont jamais neutres. La présence de professionnels formés est donc indispensable pour produire, sélectionner, annoter, valider et enrichir des données de qualité, en particulier en langue arabe, encore sous-représentée et souvent fragmentée dans les environnements numériques.
Enfin, notre formation vise à consolider la charpente humaine qui soutient la résilience morale et intellectuelle de nos sociétés. Au-delà des compétences linguistiques, il s’agit de former des consciences capables d’assumer le sens avec rigueur, de préserver la dignité du dialogue entre les cultures et de garantir que la circulation des savoirs, des idées et des décisions s’opère avec responsabilité.
5. Qu’est-ce qui, dans votre parcours à la tête du Département de traduction pendant 12 ans à l’ETIB, vous rend le plus fière de cette formation ?
Ce dont je suis fière, c’est d’avoir contribué à préserver une formation exigeante et vivante dans un contexte qui, à bien des égards, aurait pu l’affaiblir. L’ETIB traverse, comme l’ensemble des institutions académiques au Liban et dans la région, des mutations profondes. Pourtant, elle continue de former des professionnels reconnus, engagés et attachés à leur métier.
Ma plus grande fierté demeure toutefois nos étudiants et nos diplômés. Les voir évoluer dans des institutions internationales, des entreprises technologiques, des médias, des ONG ou des maisons d’édition, ou encore tracer leurs propres voies professionnelles, confirme que la formation tient ses promesses. Beaucoup reviennent, transmettent à leur tour et s’impliquent dans la vie de l’ETIB, ce qui crée une continuité et un sentiment de communauté très fort.
Je suis également fière de l’esprit qui caractérise l’ETIB. C’est une institution où l’on apprend à conjuguer la précision avec l’empathie, la méthode avec la créativité et la responsabilité avec l’audace.
6. Quels sont vos projets futurs pour l’ETIB en tant que nouvelle directrice depuis septembre 2025 ?
Depuis septembre 2025, ma priorité est claire : faire de l’ETIB une institution fidèle à son héritage et résolument tournée vers l’innovation.
Le premier chantier est stratégique. Il consiste à mobiliser enseignants, anciens, partenaires et étudiants autour d’un objectif commun : redonner force et attractivité aux professions langagières au Liban.
Le deuxième concerne l’offre académique. Nous consolidons la Licence et les Masters en y intégrant de manière structurée les technologies langagières et l’intelligence artificielle, tout en développant un Diplôme Universitaire en ingénierie linguistique pour ouvrir des passerelles vers les métiers émergents du langage.
Un troisième projet, auquel je suis particulièrement attachée, est celui de la recherche. Une école de traduction ne peut se limiter à transmettre des compétences professionnelles ; elle doit aussi produire du savoir. C’est par la recherche que l’ETIB peut véritablement devenir un lieu où la profession se réinvente.
Enfin, nous tentons d’établir de nouveaux partenariats avec des institutions nationales et internationales, des organisations multilatérales, des entreprises technologiques et des maisons d’édition, afin de bâtir des passerelles durables entre formation, recherche et monde professionnel.
7. Que diriez-vous aujourd’hui à un jeune passionné de langues qui hésite à choisir la traduction, inquiet de l’impact de l’intelligence artificielle sur l’avenir du métier ?
Je lui dirais d’abord que son hésitation est légitime. Elle traduit une lucidité face à un monde professionnel qui évolue vite, sous l’effet des technologies et des transformations des métiers. Mais je lui dirais aussi que les professions langagières n’ont jamais été aussi nécessaires.
L’intelligence artificielle transforme la manière de traduire, mais elle ne supprime ni le besoin de comprendre, ni celui d’expliquer, ni celui de relier des cultures, des disciplines et des publics.
Il faut de tout pour faire un monde : choisir la traduction aujourd’hui, c’est refuser le conformisme et s’engager dans un domaine en pleine expansion, où les parcours sont multiples, évolutifs et souvent hybrides.
À un jeune passionné de langues, je dirais enfin que la traduction est un métier exigeant, mais profondément formateur : dans un monde menacé par la standardisation de la pensée, elle forme des consciences capables de discernement, de nuance et de distance critique, qui résistent à l’automatisme intellectuel et refusent les formules toutes faites pour réinterroger le sens, encore et toujours.