Ouvrage de François Boëdec : Samedi saint : Que faire pour ressusciter aujourd’hui l’espérance ?

Antoine Messarra Chaire Unesco – USJ
Lundi 18 mai 2026

Collaborateur(s)
  • Chaire UNESCO


François Boëdec, Comme un long Samedi saint (Libres propos sur l’espérance), Loyola-Cerf, 2025, 254 p.

 

Je me suis souvent interrogé sur la journée du Samedi saint, qui n'est pas objet d'étude profonde dans aucune discipline. C’est la journée la plus désespérante dans toute l'histoire de l'humanité, et cependant prélude à la Résurrection.

L'humanité, dans toute son histoire, même dans les pires âges du nazisme, des génocides et des catastrophes naturelles, n’a jamais connu une journée aussi désespérante ! Désespoir complètement fondé ! Jésus avait communiqué et vécu le message le plus lumineux de l’humanité, avec détachement par rapport à tout intérêt minimal individuel, sans pareil dans toute l’histoire! Samedi saint est donc l’histoire de l’échec lamentable et total avec la nature humaine, quand elle est bloquée sur elle-même, en elle-même, incurable !

Imaginons le message de Jésus sans la Résurrection, le fondement de l’espérance, sujet de l’ouvrage de François Boëdec, s.j., recteur de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth ! Sans la Résurrection, nul n’entreprendra désormais l’aventure, ni même un itinéraire minimal de Jésus ! Dans l’ouvrage en effet dirigé par Joseph Doré, Jésus l’encyclopédie (Albin Michel, 2017, 850 p., pp. 551-552), il y a notamment le témoignage de Amos Oz qui écrit :

« Je ne partage pas les vues de Jésus selon lesquelles il peut exister un amour universel.  Jésus était peut-être naïf quand il a pensé que tout le monde était en mesure d’aimer tout le monde. Moi, je ne bâtirai pas le monde sur l’amour. La compassion, oui. La générosité, l’attention à l’autre, l’aide mutuelle, bien sûr. Mais il n’est pas prescrit de prodiguer son amour à l’infini et sur la terre entière. »

C’est dire que Jésus, le jour du Samedi saint, dans une perception exclusivement humaine et terrestre, avec la nature humaine comme elle est, semble utopique, halluciné, déconnecté des réalités profondes de la condition humaine, des rapports de pouvoir et des limites humaines du possible ! Le grand intérêt de l’ouvrage de François Boëdec, face à des effets pervers du mondialisme et d’un progrès exclusivement technologique, est qu’il nous incite à repenser la foi en Jésus, la spiritualité profonde et l’espérance de la Résurrection.

               1. Fondement divin de l’espérance : Il s’agit non pas de croire, de façon historique, intellectuelle, dogmatique, dans la Résurrection, mais de vivre la Résurrection à la manière des premiers apôtres et de tous ceux dont toute la vie a été changée par Jésus, avec Jésus ! Une théologienne éminente tente d’imaginer - oui imaginer - le phénomène extraordinaire du Dimanche de Pâques (Christine Pellistrandi, Moi, Procla, femme de Ponce Pilate Cerf, 2024, 172 p. et aussi Chantal Reynier, Marie de Magdala, Cerf, 2022, 150 p.). Il s’agit de penser, plutôt de repenser aujourd’hui l’espérance du Dimanche de la Résurrection, non plus comme « Les bons chrétiens » décrits par Jean de Saint-Chéron (Salvator 2021, 204 p.).

Il y a aussi un risque majeur à réduire l’espérance à la notion de providence ! Qu’est-ce que l’espérance ? Que signifie : Vivre l’espérance dans un monde le plus souvent désespérant ? Le sous-titre de l’ouvrage éclaire la perspective : « Libres propos sur l’espérance ». François Boëdec écrit : « Mais ce soir, nous ne savons plus ce qu’il faut croire. Où es-tu Jésus? Un Dieu qui pleure, un Dieu qui meurt, ce n’est pas un vrai Dieu ! » (pp. 9-11).

Il y a aussi un risque majeur à réduire la Résurrection à la plus profonde analyse exclusivement dogmatique ! L’espérance de l’après Samedi saint implique « témoignage personnel, ancré dans la spiritualité ignatienne et d’expériences pastorales »
(p. 13). L’auteur se pose la question : « Comment être chrétien dans une société qui a cessé de l’être » (p.15). « Par le Christ, écrit l’auteur, nous voulons croire que la vie échappe à la tombe, et que la mort n’aura pas le dernier mot de notre vie et la vie du monde » (p. 16). Il y a donc « besoin d’espérance » (p.17).

L’auteur se penche donc sur « l’expérience intime et spirituelle » de l’espérance et sur la « dimension éminemment politique et enjeu fondamental pour l’Église » (p. 18). Il rapporte ces propos du frère Roger de Taizé, il y a près de soixante ans : « Il en est aujourd’hui qui vivent comme au jour du Samedi saint, dans un sentiment subjectif d’absence de Dieu, face au silence de Dieu, comme s’il était mort » (p. 25).

Une perception païenne de Dieu, ordonnateur du cosmos, demeure sous-jacente dans nos mentalités (p. 49), alors qu’avec la liberté humaine et la conscience, fondement de la dignité humaine, nous sommes co-créateurs du Royaume de Dieu ! C’est l’espérance, dynamique de foi éternelle en Jésus, engagement, détermination, volonté… qui a assuré la propagation de la foi chrétienne, avec tous les saints, les apôtres et tous les grands et modestes disciples de Jésus.

2. Repenser la théologie politique : La deuxième partie de l’ouvrage : « Question politique, enjeux d’Église » doit désormais nous inciter à repenser aussi une théologie politique pour notre temps, hors de clichés répétitifs. Une politologie de la religion se répand sans rapport avec la foi et les religions. On palabre sans nuance sur la séparation entre Église et État, laïcité, sécularisation… ! L’auteur écrit : « L’espérance est l’assurance que l’histoire, la nôtre et celle du monde, n’est pas achevée. Il ne nous faut pas confondre la fin d’un monde et la fin du monde »
(p. 97).

Face à des gens désespérés, qui ont perdu confiance dans le changement, qui ont lutté toute leur vie pour un avenir meilleur et qui cessent d’espérer, l’auteur écrit : « Cette question de l’espérance est une question évidemment personnelle et intime, qui concerne le chemin de vie de chacun » (p. 98). La foi en Jésus ressuscité est action face à la « morosité ambiante », « l’hyperindividualisme contemporain » (pp. 103-104), dans des « sociétés tristes » (p. 106) et « une sécularisation qui conduit à une certaine forme d’incroyance » (p. 113). Il s’agit de changer le monde : « Notre société a besoin de toutes ses forces, richesses et potentialités, philosophiques et spirituelles, pour affronter les défis de l’avenir » (p. 119).

Faut-il « réparer l’Église », selon l'expression de Saint François ? (p. 172). Henri de Lubac dénonçait en 1944 un christianisme qui « tombe dans le formalisme et dans la routine, une religion inefficace, sans sérieux profond, bien au-dessous de cette immense espérance qui s'était levée sur le monde » (p. 201). Ce qui retient fortement l’attention dans l’ouvrage, c’est l’exigence « d’accompagnement » qui implique « d’avancer avec Dieu pour mener sa vie » (p. 207), et à « aborder certains sujets pour en parler ensemble en Église pour que le message de l’Évangile puisse être davantage compris et reçu dans le monde » (p. 213).

Ce fut le cas autrefois au Liban et dont j’avais vécu l’intensité au cours de la préparation du Synode pour le Liban en 1995 et au cours du Synode au Vatican. Cette intensité, d’après mon expérience, n’a pas été poursuivie pour l’effectivité d’une entreprise exceptionnelle. Une déliquescence de la foi dans la Résurrection se répercute sur l’ensemble des valeurs en société, sur la démocratie pour laquelle « tant d’hommes et de femmes ont espéré » (p. 225), car la « démocratie suppose un véritable acte de foi dans une société fragile et dure ». Il en découle que « nous avons besoin d'avoir des chrétiens engagés dans la politique, non dans des postures d’assiégés, au service de projets qui s’inspirent de l’Évangile » (p. 230).

En épilogue de l’ouvrage des pages : « Beyrouth sur un fil d’espérance » enjeu de l’espérance qui s’impose quasi charnellement, corporellement »
(p. 245). Mais le plus dur, ce sont « des discours religieux, nationalistes, idéologiques qui parlent avec arrogance, justifient la guerre, asservissent les esprits, manipulent la vérité, instrumentalisent Dieu, la terre, la mémoire, et justifient tous les mépris de la vie. C’est là où s’insinue la désespérance » (p. 246).

L’auteur décrit les méfaits de la désespérance : « Elle fait prospérer les trafics, les combines, elle tire vers le plus bas le médiocre. Elle empêche de s’intéresser à ce qui fait grandir. Elle isole pour ne s’occuper que de soi » (p. 246). Il nous faudra alors rechercher la « petite fille Espérance », selon Charles Péguy
(p. 247). L’auteur pose la question : « Sommes-nous des hommes et des femmes de la nouveauté pascale ? Être des hommes et des femmes de tenace espérance, n'est-ce pas ce à quoi le Réssuscité nous invite ? Nous ne vivons pas à hauteur de ce que propose l’Evangile. Ce n’est pas nous qui allons sauver le monde. Quelqu’un l’a fait avant nous, une fois pour toutes » (pp. 248-249).

L’espérance, à la différence de l’espoir, de l’optimisme, du psychologisme technique à la mode… est certitude (p.126). La confusion entre providence et espérance serait à l’origine d’un désengagement chrétien, d’une piété sincère, mais d’évasion, qui consiste à compter sur Dieu, alors que Dieu ressuscité compte aussi sur nous !

Avec la Résurrection, il nous appartient désormais de contribuer à la continuation de l’œuvre de Jésus. Ayant moi-même vécu entre deux siècles, je découvre que la source de cette « acédie », paresse du cœur, de l’esprit et du corps
(p. 132), est surtout générée par une éducation scolaire et prétendue académique qui a perdu de vue qu’apprendre, c’est apprendre à être, à penser (pensare, peser), à vivre, et même à désapprendre. L’espérance, à la différence de l’optimisme, est certitude (p. 126). L’auteur relève qu’il y a « des discours, certes religieux, mais qui sont vides de tout engagement, de toute implication personnelle, et qui en fait risquent de n’être que des répétitions stériles » (p. 137). D’où l’actualité profonde de la question que pose Jésus : « Quand le Fils de l’homme viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? » (p. 142). L’auteur écrit : « Si les chrétiens ne sont pas dans les combats du monde, engagés dans les enjeux de notre époque, quelle est leur foi? »  On peut dire que chacun d’entre nous a un rêve d’Église » (pp. 158-161).

***

Que faire pour faire revivre intensément l’espérance qui va plus loin que l’espoir, l’optimisme, la confiance, la conviction rationnelle… L’espérance, al-rajâ’, est une vertu chrétienne suprême, dont la source réside dans la croyance profonde que la vie a un sens, une finalité et que la création n’est pas un hasard.
Les Déclarations d’Al-Azhar, d’Abu Dhabi et du Pape François sur la fraternité humaine s’adressent aux croyants de toutes les religions. Quand nous avons élaboré un Guide pédagogique pour un renouveau et actualisation de la pédagogie de la foi, nous nous sommes heurtés à un « analphabétisme spirituel » ! Avons-nous réduit la foi à un dogmatisme figé, à des pratiques rituelles et sans âme, à une piété d’évasion?

Le grand mérite de l’ouvrage de Francois Boëdec sur l’espérance, bien que pluridisciplinaire et au cœur de presque tous les désastres de notre temps, est de nous amener, dans l’Eglise et avec l’Eglise, et l’Eglise du Liban tourmenté, à œuvrer pour… ressusciter l’espérance dans le monde d’aujourd’hui.

L’espérance est action, foi dans la Résurrection. Pour l’auteur, quitter sa Bretagne paisible pour le Liban tourmenté et message est un témoignage vivant d’espérance.

 

 



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