Question 1 :
Comment l’Institut d’ergothérapie de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth a-t-il évolué depuis sa création, tant au niveau de la formation que de sa place dans le secteur médical et social libanais ?
L’Institut d’ergothérapie (IET) de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth a vu le jour en 2016, avec le lancement de sa première cohorte d’étudiants. Le programme a été mis en place en partenariat avec l’Université de Montréal, ce qui a permis de construire une formation solide, adaptée aux besoins du contexte libanais tout en s’appuyant sur une expertise internationale.
Depuis sa création, l’IET a connu une évolution importante. En dix ans, il a formé plusieurs promotions d’ergothérapeutes, dont certains se sont intégrés au marché du travail dans différents secteurs, tandis que d’autres ont rejoint l’équipe d’enseignement. Cette dynamique a contribué à donner un nouvel élan à la profession au Liban, à mieux la faire connaître et à renforcer sa présence dans les milieux médicaux, éducatifs et sociaux.
Au départ, le programme répondait surtout aux besoins les plus visibles du terrain, notamment en pédiatrie, alors que certains domaines comme la santé mentale ou l’intervention communautaire étaient encore peu développés. Aujourd’hui, l’évolution de la formation permet d’ouvrir les étudiants à des champs d’intervention plus variés et parfois innovants au Liban, comme l’ergothérapie communautaire. Malgré les crises traversées par le pays, l’IET a donc participé à l’expansion progressive de la profession et à son ancrage dans plusieurs lieux de pratique.
En 2023, le Centre de Diagnostic, de Soins et de Recherche en Ergothérapie (CDSRE) a été fondé. Il constitue un environnement favorisant un apprentissage professionnel de qualité, à travers des standards de formation structurés et encadrés. Ce centre fournis ainsi un service à la communauté à des tarifs réduits, tout en étant un terrain de stage pour les étudiants de quatrième année, supervisés par des enseignants de l’IET.
Question 2 :
Quelle est aujourd’hui la place de l’ergothérapie dans le système de santé et d’accompagnement au Liban, et quels sont les principaux défis auxquels ce domaine fait face ?
Aujourd’hui, l’ergothérapie commence progressivement à trouver sa place dans le système de santé au Liban, même si elle demeure encore peu connue du grand public et de certaines institutions. Profession de santé essentielle, au même titre que la physiothérapie, la psychomotricité ou l’orthophonie, elle a sa place dans les centres de réadaptation, les hôpitaux, les écoles, les structures spécialisées et les milieux communautaires.
C’est pourquoi l’IET soutient ces étudiants à s’aventurer dans des nouveaux contextes de pratique. Les stages, surtout en quatrième année, sont notamment utilisés comme un levier pour promouvoir l’ergothérapie et consolider son rôle dans le système de santé. Les étudiants sont envoyés dans des milieux où l’ergothérapie est encore peu connue ou même inexistant. Ils sont donc amenés à affirmer une identité professionnelle, offrir des interventions et créer le besoin pour une embauche future.
On remarque que ces dernières années, de nouveaux postes d’ergothérapeutes ont été créés, ce qui témoigne d’une évolution positive. Toutefois, le principal défi reste la méconnaissance de la profession : une fois son rôle expliqué, sa pertinence est généralement reconnue, mais ce manque de visibilité freine encore son développement et son recrutement.
À cela s’ajoutent les crises économiques, sanitaires, sécuritaires et institutionnelles traversées par le Liban, qui limitent la capacité de certaines structures à créer de nouveaux postes. Dans ce contexte, l’IET adapte sa formation aux réalités du terrain, notamment à travers des stages dans des centres d’hébergement en période de guerre ou dans des régions éloignées de Beyrouth, contribuant ainsi à répondre aux besoins concrets tout en faisant connaître davantage la profession.
De plus, afin d’augmenter le recrutement des nouveaux étudiants au programme, l’IET a mis en place un projet d’orientation pour les élèves au secondaire, incluant notamment des mini-stages d’été, des journées de sensibilisation, ou même des visites guidées de lieux de pratique en ergothérapie.
L’Institut développe-t-il des activités, projets ou collaborations avec des écoles, des associations, des hôpitaux ou des centres spécialisés afin de soutenir les personnes à besoins spécifiques et leurs familles ?
L’Institut développe plusieurs activités, projets et collaborations afin de soutenir les personnes à besoins spécifiques et leurs familles. Sur le terrain, l’IET collabore avec des écoles, des associations, des hôpitaux, des centres spécialisés et des structures d’hébergement. Ces collaborations prennent la forme de stages, de cours pratiques, d’interventions auprès de populations vulnérables, ou encore d’actions dans des régions éloignées où l’ergothérapie reste moins connue.
En période de guerre, l’IET s’est mobilisé pour soutenir les communautés vulnérables, les aidant à retrouver une stabilité et à surmonter les traumatismes vécus. Dans quatre centres d’accueil, nos étudiants, encadrés par leurs enseignants, sont intervenus directement auprès des populations affectées. L’intervention s’articulait autour de plusieurs axes, incluant des consultations, des activités de groupe et des aménagements adaptés. Cette intervention communautaire a permis de promouvoir l'accès aux ressources essentielles, de développer des stratégies d'adaptation et de soutenir les familles en les impliquant dans des activités significatives, tout en tenant compte des enjeux éthiques et culturels.
L’IET a également mis en place un projet collaboratif avec le Migrant Community Center (MCC) au Liban, un environnement marqué par des vulnérabilités psychosociales importantes liées à l’instabilité socio-économique et aux trajectoires migratoires. De nombreux enfants présentent des difficultés attentionnelles, émotionnelles et comportementales, impactant leur participation sociale et leur développement global. Dans ce cadre, l’IET a conçu, mis en place et évalué un protocole d’intervention ergothérapeutique structuré visant à soutenir le développement des compétences socio-émotionnelles, l’autorégulation et la participation sociale des enfants migrants.
La Cellule Ergothérapie O7, qui fait partie de cet engagement institutionnel, permet également aux étudiants de participer à des initiatives sociales et communautaires en lien avec le handicap, l’inclusion et le soutien aux familles.
En quoi le rôle de l’ergothérapeute dépasse-t-il aujourd’hui le cadre médical pour toucher aussi l’inclusion sociale, l’autonomie et la qualité de vie des personnes concernées ?
L’ergothérapie en soi, en tant que profession, est fondamentalement orientée vers l’inclusion. Elle vise à permettre à chaque personne, quelles que soient ses difficultés ou sa situation, de participer pleinement à la vie quotidienne, sociale, scolaire, familiale ou professionnelle. Ainsi, le rôle de l’ergothérapeute dépasse largement le cadre strictement médical, et les activités de l’IET le montrent concrètement. L’Institut ne forme pas seulement des professionnels capables d’intervenir en réadaptation, mais aussi des acteurs engagés dans l’inclusion, l’autonomie et la participation sociale des personnes.
Par exemple, à travers les actions de sensibilisation menées dans plusieurs écoles, les étudiants de l’IET abordent avec les élèves les réalités du handicap, les adaptations possibles de l’environnement et l’importance d’une attitude inclusive envers les personnes en situation de handicap. Ces activités permettent de montrer que l’ergothérapie ne concerne pas uniquement le soin, mais aussi le changement du regard social et la lutte contre les barrières à l’inclusion.
L’IET illustre aussi cette dimension à travers ses interventions en temps de crise. Des étudiants, encadrés par leurs enseignants, sont intervenus dans des centres d’accueil auprès de populations déplacées, à travers des consultations, des activités de groupe et des aménagements adaptés, afin de soutenir les familles et de les aider à retrouver une certaine stabilité dans leur quotidien.
L’IET a également eu le plaisir de participer à un événement collaboratif organisé en partenariat avec la Lebanese Down Syndrome Association et la Faculté de Médecine Dentaire de l’USJ. Cette initiative visait à sensibiliser à l’importance des soins bucco-dentaires chez les enfants ayant la trisomie 21, tout en se focalisant sur le rôle primordial de l’ergothérapie dans la préparation de ces enfants aux visites dentaires. Dans le cadre de ce projet, des étudiants en médecine dentaire, accompagnés de deux étudiantes en ergothérapie, ont visité plusieurs centres spécialisés. Les étudiantes en ergothérapie ont intervenu auprès des enfants ayant la trisomie 21 pour les familiariser avec le déroulement du dépistage et du check-up dentaire, facilitant ainsi l’intervention des étudiants en dentaire qui ont assuré des soins préventifs adaptés. Cette collaboration a permis de garantir une expérience positive pour les enfants et de promouvoir leur santé bucco-dentaire.
Avec l’évolution du regard porté sur l’inclusion et l’éducation inclusive au Liban, avez-vous constaté un changement dans la perception et la demande autour de l’ergothérapie et de ses missions ?
On constate une évolution progressive dans la manière dont l’ergothérapie est perçue au Liban. Auparavant, elle était souvent associée principalement à la réadaptation ou à une prise en charge individuelle. Aujourd’hui, avec le développement du discours autour de l’inclusion et de l’éducation inclusive, les demandes adressées aux ergothérapeutes deviennent à la fois plus larges, plus diversifiées et plus précises.
Cette évolution est particulièrement visible dans le domaine de l’inclusion socio-professionnelle. L’ergothérapie y gagne en reconnaissance, notamment auprès de certaines entreprises qui sollicitent des ergothérapeutes afin de mettre en place des stratégies de recrutement plus inclusives. Par exemple, les étudiants réalisent chaque année une intervention de terrain dans des entreprises recrutant des personnes en situation de handicap. De plus, l’IET contribue à l’avancée de ce domaine à travers une étude publiée sur l’impact des interventions ergothérapiques sur la participation et l’engagement des personnes en situation de handicap sur le marché du travail (https://doi.org/10.1177/03080226251396773).
Un changement est également observé dans le milieu scolaire. Les écoles et les familles ne sollicitent plus seulement l’ergothérapeute lorsqu’un enfant présente une difficulté motrice ou sensorielle visible. Elles commencent aussi à mieux comprendre son rôle dans l’adaptation de l’environnement scolaire, l’organisation de la classe, l’autonomie dans les activités quotidiennes, l’écriture, la participation aux apprentissages et l’intégration de l’enfant dans son groupe. L’ergothérapeute est ainsi de plus en plus reconnu comme un partenaire de l’école, de la famille et de l’équipe éducative.
Cette évolution se reflète aussi dans les lieux de stage et les collaborations de l’Institut, où les étudiants sont davantage exposés à des milieux scolaires, communautaires et inclusifs. Cela montre que la demande ne concerne plus uniquement le soin ou la rééducation individuelle, mais aussi l’accompagnement de la participation sociale, scolaire et professionnelle.
Cependant, ce changement reste progressif. Il existe encore un besoin important de sensibilisation afin de mieux faire comprendre que l’inclusion ne repose pas uniquement sur la bonne volonté, mais nécessite également des évaluations précises, des adaptations concrètes et un accompagnement professionnel.
Selon vous, comment l’Institut peut-il continuer à contribuer au soutien de la société libanaise, particulièrement dans un contexte marqué par les défis économiques, éducatifs et sociaux actuels ?
L’Institut peut continuer à soutenir la société libanaise en renforçant son rôle de formation, de sensibilisation, de recherche et d’engagement communautaire. Dans le contexte actuel, marqué par des défis économiques, éducatifs et sociaux importants, il est essentiel de ne pas agir de manière isolée, mais plutôt de travailler en réseau. Il ne s’agit donc pas seulement d’agir, mais d’agir ensemble afin d’aller plus loin et de proposer des réponses plus adaptées aux besoins du terrain.
Les collaborations nationales jouent, dans ce sens, un rôle essentiel. Le travail avec les ministères, les institutions publiques, les associations, les structures communautaires et le syndicat des ergothérapeutes permet de mieux comprendre les réalités vécues par la population, de défendre la place de l’ergothérapie et de développer des actions adaptées au contexte libanais. L’intégration récente de deux diplômés de l’IET comme membres du comité du syndicat vient d’ailleurs renforcer cette dynamique de collaboration entre la formation académique et la profession.
Un exemple concret de cette contribution est le partenariat avec le CREA – Centre de recherches et d’études arabes, à travers l’ajout d’une unité d’enseignement scientifique et professionnel en arabe. Cette initiative vise à développer des ressources terminologiques, un glossaire bilingue ainsi que du matériel pédagogique adapté. Dans un pays aussi diversifié que le Liban, où les conditions socio-économiques varient fortement selon les régions, la langue constitue un levier important pour rendre l’ergothérapie plus accessible, plus proche du terrain et plus pertinente pour les personnes accompagnées.
Par ailleurs, l’IET contribue également au soutien de la société libanaise à travers plusieurs projets de recherche en lien avec l’évolution de la profession et les besoins réels du contexte local. Ces projets portent notamment sur l’adaptation et la validation d’outils d’évaluation en ergothérapie en langue arabe auprès de la population libanaise. D’autres recherches accompagnent les enjeux actuels, tels que l’usage de l’intelligence artificielle ou encore le vécu de l’injustice occupationnelle par les personnes déplacées.
Ces travaux permettent à la fois de soutenir la pratique professionnelle, de produire des connaissances adaptées au contexte libanais et d’assurer un rayonnement international de l’Institut. Ce rayonnement se manifeste notamment à travers la publication d’articles scientifiques et la participation à des congrès internationaux. Une délégation du Liban a ainsi participé et est intervenue lors du congrès de la Fédération mondiale des ergothérapeutes à Bangkok en février 2026. Une présentation orale a également eu lieu au congrès de l’Association canadienne des ergothérapeutes, assurant ainsi une représentation du pays malgré un contexte marqué par de nombreux défis.
Aujourd’hui, quels sont les chiffres et étapes marquants qui reflètent le développement de l’Institut d’ergothérapie, que ce soit au niveau des étudiants, des diplômés, des partenariats ou des activités menées au fil des années ?
Plusieurs chiffres et étapes marquants reflètent aujourd’hui le développement progressif de l’IET, tant au niveau de la formation que de l’insertion professionnelle des diplômés, du développement des milieux de stage et de la recherche.
Une étape particulièrement importante a été l’accréditation internationale du programme par la WFOT, la Fédération mondiale des ergothérapeutes, obtenue en 2022 et valable jusqu’en 2029. Cette reconnaissance confirme que la formation répond aux standards internationaux de la profession. Elle représente à la fois l’aboutissement du travail mené avec l’Université de Montréal et un élan important pour l’avenir de l’Institut et de la profession au Liban.
Concernant les diplômés, la dernière recension réalisée par l’Institut remonte à 2024. Elle a porté sur les quatre premières cohortes, avec 40 répondants sur 49 diplômés, et a permis de mieux comprendre leur insertion professionnelle ainsi que leur évolution. Les résultats montrent que 74 % des répondants exercent actuellement en ergothérapie. Parmi eux, la pédiatrie reste le domaine majoritaire, avec 91 % des répondants concernés, mais d’autres champs de pratique sont également représentés, notamment la santé physique et la gériatrie, à 30 % chacun, ainsi que la santé mentale, à 17 %.
Les lieux de pratique sont eux aussi variés. Les diplômés exercent notamment en clinique privée, à 70 %, en milieu scolaire, à 36 %, dans des ONG et des centres de réadaptation, à 26 % chacun, mais aussi en milieu hospitalier, à 17 %, et à domicile, à 13 %. Ces données montrent que les diplômés de l’Institut sont présents dans plusieurs secteurs et contribuent progressivement à élargir les champs d’intervention de l’ergothérapie au Liban.
La recension met également en évidence une dynamique de développement professionnel. En effet, 49 % des répondants poursuivent des études ou des formations complémentaires. Parmi eux, 53 % suivent des formations continues, 33 % poursuivent des études post-graduées au Liban et 27 % à l’étranger. Ces chiffres témoignent de l’engagement des diplômés dans l’approfondissement de leurs compétences et dans le développement de la profession.
Un autre indicateur important du développement de l’Institut concerne les milieux de stage. Au fil des années, les diplômés ont intégré différents milieux de pratique, et certains de ces milieux sont ensuite devenus des lieux de stage pour les nouvelles cohortes. Cette dynamique a permis d’augmenter considérablement le nombre de terrains disponibles, passant d’environ 8 milieux de stage au début du programme à 31 aujourd’hui. Cela montre que le programme ne forme pas seulement des professionnels, mais contribue aussi à structurer et à élargir les possibilités de pratique en ergothérapie au Liban.
Enfin, l’Institut a également développé ses capacités de recherche à travers les projets de fin d’études des étudiants et les initiatives des enseignants. Ces projets sont pensés en lien avec l’évolution de la profession, mais aussi avec les besoins réels du contexte libanais. À ce jour, plusieurs initiatives ont abouti à une production scientifique, avec 4 articles publiés dans des revues scientifiques reconnues et 3 articles actuellement au stade de soumission.