À l’heure où les universités sont appelées à jouer un rôle de plus en plus déterminant dans les transformations sociales, économiques et technologiques, la question de l’impact sociétal de la recherche s’impose comme un enjeu central du débat académique. C’est autour de cette réflexion qu’a été organisé, le jeudi 21 mai 2026, le webinaire intitulé « L’impact sociétal de la recherche », dans le cadre des travaux de la commission « Recherche » de l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF) au Moyen-Orient.
Roger Haddad
Modérée par le Pr Richard Maroun, Vice-recteur à la recherche à l’Université Saint‑Joseph de Beyrouth et responsable de la commission « Recherche » de la C2R, la rencontre a réuni trois intervenants aux profils complémentaires : Mme Pascale Lahoud, entrepreneure culturelle et chercheuse en philosophie des sciences, Mme Fadia Homeidan, Directrice du Bureau des subventions à l’Université Américaine de Beyrouth, ainsi que M. Mounir Fakhry Abdelnour, Président du Conseil d’administration de l’Université française d'Égypte et ancien ministre égyptien du Tourisme, du Commerce et de l’Industrie.
Entre réflexions philosophiques, enjeux éthiques, innovation technologique et responsabilité institutionnelle, le webinaire a offert un panorama riche des mutations qui traversent aujourd’hui le monde universitaire.
Une recherche au cœur des priorités stratégiques de l’AUF
Ouvrant la rencontre, M. Jean‑Noël Baléo, Directeur régional Moyen-Orient de l’AUF, a replacé le débat dans le contexte des orientations stratégiques de l’institution. « La nouvelle stratégie 2026-2029 de l’AUF compte cinq axes, dont un spécifiquement consacré à la valorisation de la recherche à impact et au développement durable », a-t-il rappelé, soulignant que le thème du webinaire se situe « au cœur des préoccupations stratégiques de l’AUF pour la période à venir ».
Le responsable régional a également évoqué l’initiative R3 Liban – Recherche, Réponse, Résilience –, menée avec le CNRS Liban entre 2021 et 2025, afin de soutenir des projets de recherche liés à la crise multidimensionnelle traversée par le Liban, économie, santé publique, environnement, gestion des catastrophes ou encore conséquences sociales de l’offensive israélienne de 2024 : autant de domaines dans lesquels la recherche a été mobilisée pour produire des réponses concrètes.
Pour Jean-Noël Baléo, l’impact sociétal de la recherche ne peut se limiter aux seules retombées économiques. « L’impact touche aussi à la construction du lien social, à la diffusion de l’esprit critique et à la formation des nouvelles générations », a-t-il affirmé, insistant sur le rôle des universités comme espaces de coopération, de dialogue et de confiance dans une région marquée par des crises récurrentes.
« Le rôle des universités devient plus essentiel que jamais »
Prenant ensuite la parole, le Pr Richard Maroun a rappelé combien les bouleversements contemporains rendent indispensable une réflexion renouvelée sur les missions de l’université.
« À une époque marquée par des transformations profondes – crises sanitaires, défis environnementaux, mutations technologiques, tensions économiques et sociales –, la question du rôle de la recherche et des universités dans nos sociétés devient plus essentielle que jamais », a-t-il déclaré.
Le Vice-recteur à la recherche de l’USJ a souligné que les universités ne peuvent plus se contenter de produire des connaissances : elles doivent désormais réfléchir à la manière dont ces savoirs contribuent « au développement humain, à l’innovation, aux politiques publiques, à la culture scientifique et à la résilience de nos sociétés ».
Dans une région où les établissements universitaires dépassent souvent leurs missions académiques traditionnelles, Richard Maroun a insisté sur la nécessité de renforcer la relation entre sciences et société, ainsi que la valorisation et le transfert des résultats de la recherche.
Repenser le sens même du mot « impact »
L’intervention de Pascale Lahoud a constitué l’un des moments forts du webinaire. Dans une réflexion dense et philosophique intitulée « Penser l’impact de la recherche aujourd’hui : dialoguer avec les attentes et les défis de la société », elle a interrogé les ambiguïtés mêmes du concept d’impact.
« La question de l’impact devient immédiatement une question d’exécution : comment impacter davantage ? Comment impacter mieux ? Comment mesurer l’impact ? », a-t-elle observé dès l’ouverture de son intervention.
Mais derrière cette apparente évidence se cache, selon elle, une ambiguïté fondamentale. « Le mot impact peut désigner une contribution utile à la société, mais aussi un choc, une transformation aux conséquences difficiles à maîtriser », a-t-elle expliqué.
La chercheuse a distingué deux paradigmes complémentaires de l’impact : celui de l’utilité sociale et celui de la précaution. Le premier correspond aux attentes contemporaines adressées aux universités : démontrer leur valeur économique et sociale, produire des retombées concrètes, valoriser la recherche à travers l’innovation, les partenariats ou encore les brevets. « On a parfois l’impression que la question centrale de la recherche n’est plus “est-ce que c’est vrai ?”, mais “à quoi cela sert-il ?” », a-t-elle souligné.
En outre, Pascale Lahoud a également insisté sur une autre dimension, héritée des grandes catastrophes du XXe siècle : celle de la responsabilité scientifique face à ses propres effets.
Évoquant la bombe atomique, les expérimentations nazies, la conférence d’Asilomar sur les manipulations génétiques ou encore les débats contemporains autour de l’intelligence artificielle, elle a rappelé que « la compétence scientifique n’est pas une garantie de sagesse ». « L’incertitude n’exonère pas de la responsabilité, tout au contraire », a-t-elle affirmé en évoquant le principe de précaution inscrit dans la Déclaration de Rio de 1992.
Une science qui dialogue avec la société
L’intervention a également porté sur l’évolution des relations entre science et société. Pendant longtemps, a expliqué Pascale Lahoud, la vulgarisation scientifique a reposé sur un modèle vertical : le scientifique produit le savoir, le médiateur le traduit et le public le reçoit passivement.
Ce modèle, qualifié de « diffusionniste » ou « télégraphique », a progressivement été remis en question à partir des années 1970, notamment sous l’influence de penseurs comme Pierre Bourdieu ou Bruno Latour. « On parle désormais de circulation des savoirs plutôt que de transmission des savoirs », a-t-elle expliqué.
La société ne reçoit pas passivement les connaissances scientifiques : elle les interprète, les discute, les conteste parfois. D’où l’importance, selon elle, d’instaurer une « confiance critique » dans la science plutôt qu’une confiance dogmatique fondée sur une prétendue infaillibilité.
Dans une conclusion particulièrement marquante, Pascale Lahoud a appelé les universités à préparer les sociétés aux « deep impacts » des bouleversements à venir : crise climatique, transformations géopolitiques, mutations du rapport au travail et à la vérité.
« Il est peut-être nécessaire de mettre nos efforts d’universitaires au service d’une mission complémentaire : protéger les conditions d’une vie authentiquement humaine pour les générations que nous avons le devoir de former », a-t-elle conclu.
Innovation, propriété intellectuelle et transfert technologique
Adoptant une approche plus opérationnelle, Fadia Homeidan a centré son intervention sur les mécanismes concrets permettant aux universités de transformer leurs recherches en innovations utiles à la société. « Nous faisons de la recherche pour résoudre des problèmes », a-t-elle rappelé. « Tout ce que nous faisons – l’innovation, la recherche – répond à des problèmes sociétaux. »
La Directrice du Bureau des subventions de l’AUB a expliqué le fonctionnement des bureaux de transfert technologique au sein des universités. Leur mission : identifier les inventions issues de la recherche académique, protéger la propriété intellectuelle et accompagner leur transformation en produits, services ou entreprises.
« L’université doit protéger l’invention et aider les chercheurs ou les étudiants à l’amener vers le public », a-t-elle expliqué.
Selon elle, la valorisation de la recherche ne consiste pas uniquement à générer des revenus : elle permet aussi de renforcer la culture entrepreneuriale sur les campus, de créer des emplois et de stimuler l’économie. « Nous ne soutenons pas les projets qui n’ont pas de valeur sociale », a-t-elle insisté.
Startups et collaboration avec l’industrie
Fadia Homeidan a également mis en avant le rôle des incubateurs universitaires et des startups issues de la recherche. « Une fois que vous avez une culture entrepreneuriale, vous avez davantage d’emplois à offrir », a-t-elle souligné.
Elle a expliqué que les universités travaillent désormais étroitement avec l’industrie à travers les licences, les entreprises spin-off, les stages étudiants ou les projets collaboratifs.
« Nos étudiants bénéficient énormément de cette relation avec l’industrie », a-t-elle affirmé, évoquant les internships, les projets appliqués et les collaborations permettant aux étudiants de résoudre des problématiques concrètes rencontrées par les entreprises.
La responsable universitaire a enfin insisté sur l’importance croissante de la communication scientifique : « Il est essentiel de transmettre au grand public ce que nous faisons en tant qu’universitaires. »
« L’université ne peut plus être une tour d’ivoire »
Dernier intervenant du webinaire, Mounir Fakhry Abdelnour a livré une réflexion stratégique sur le rôle des universités dans les sociétés contemporaines.
« La question n’est pas seulement “que savons-nous ?”, mais aussi “à quoi sert ce savoir ?” et surtout “comment ce savoir transforme-t-il la société ?” », a-t-il déclaré. Pour l’ancien ministre égyptien, les établissements d’enseignement supérieur doivent devenir des acteurs directs du changement social. « L’université ne peut plus être une tour d’ivoire », a-t-il affirmé.
Face aux défis contemporains – intelligence artificielle, changement climatique, fractures sociales ou mutations économiques –, la recherche universitaire doit contribuer à résoudre des problèmes concrets : santé, éducation, pauvreté, urbanisation, gouvernance ou développement durable. « L’université du XXIe siècle doit être une université engagée », a-t-il insisté.
Mais cet engagement, a-t-il précisé, ne signifie pas l’abandon de l’excellence académique : « Il signifie mettre cette excellence au service du bien commun. »
Repenser l’évaluation de la recherche
Mounir Fakhry Abdelnour a également plaidé pour une transformation des critères d’évaluation académique. Pendant longtemps, a-t-il rappelé, les chercheurs ont été évalués principalement sur le nombre de publications, les citations ou les classements internationaux.
Or, selon lui, il devient nécessaire d’intégrer d’autres dimensions : contribution aux politiques publiques, partenariats socio-économiques, vulgarisation scientifique, impact territorial ou participation au débat public. « Le véritable défi consiste à trouver un équilibre entre excellence scientifique et utilité sociale », a-t-il déclaré.
Il a cependant mis en garde contre une vision purement utilitariste de la recherche. Certaines recherches fondamentales, a-t-il rappelé, peuvent ne produire aucun effet immédiat tout en préparant les grandes innovations de demain.
L’intelligence artificielle et la responsabilité des universités
L’ancien ministre a enfin insisté sur les défis liés à l’intelligence artificielle qui « va transformer les métiers, la production du savoir, l’économie et même notre rapport à la vérité ».
Dans ce contexte, les universités ont, selon lui, « une responsabilité immense » : former les étudiants aux nouveaux outils tout en développant une réflexion éthique et en protégeant l’intégrité scientifique.
Concluant son intervention, il a résumé ce qu’il considère comme la mission ultime de l’université : « Non seulement transmettre le savoir, mais aider la société à mieux comprendre le monde et à mieux préparer son avenir. »
Vers une redéfinition du rôle universitaire
Au fil des échanges, une conviction commune s’est imposée : l’impact sociétal de la recherche ne peut plus être considéré comme une dimension périphérique de la mission universitaire. Il constitue désormais l’un des principaux critères à travers lesquels les universités pensent leur rôle dans des sociétés traversées par les crises, les mutations technologiques et les incertitudes globales.
Mais ce webinaire a également montré que cette notion d’impact demeure complexe, parfois ambiguë, et qu’elle ne saurait être réduite à une simple logique de rentabilité ou de performance.
Entre innovation et éthique, utilité sociale et liberté académique, valorisation économique et responsabilité civilisationnelle, les universités sont aujourd’hui appelées à repenser profondément leur place dans le monde contemporain.
Une réflexion qui, au-delà des débats académiques, touche directement à la manière dont nos sociétés envisagent leur avenir collectif.