Hommage au philosophe Kamal El-Hage

Le département de philosophie à la Faculté des sciences humaines de l’USJ, conjointement avec l’École doctorale, sciences de l’homme et de la société, a organisé le 9 mars 2017 une conférence en hommage au philosophe
Jeudi 9 mars 2017
Campus des sciences humaines

Organisateur(s)

À l’occasion du premier centenaire de la naissance de Kamal el-Hage, le département de philosophie à la Faculté des sciences humaines de l’USJ, conjointement avec l’École doctorale, sciences de l’homme et de la société, a organisé le 9 mars 2017 une conférence en hommage au philosophe, au Campus des sciences humaines. Quatre conférenciers ont animé la table ronde autour de l’œuvre et la vie du philosophe libanais qui sont indissociables. Pr Salim Daccache s.j., recteur de l’Université Saint-Joseph, M. Jarjoura Hardane, directeur de l’École doctorale sciences de l’homme et de la société, M. Jad Hatem, directeur du Centre d’études Michel Henry, et M. Charbel el-Amm, enseignant au département de philosophie de l’USJ et à l’Université américaine de Beyrouth, ont tour à tour abordé des thématiques différentes de l’œuvre de Kamal el-Hage. Mot du Pr Salim Daccache s.j., A. Cette intervention n’est pas considérée comme une étude qui aborde la pensée du philosophe du Liban Kamal Youssef El-Hajj autant que je la considère comme une note dans laquelle j’exprime mon estime personnelle et celle de l’université jésuite vis-à-vis d’un maître, et j’ai failli même le désigner par savant, parmi les maîtres et les savants de la pensée libanaise, car il a déposé des jalons en philosophie politique et libanaise dont la lumière ne s’éteindra pas et le voilà, dans le centenaire de sa naissance, une voix s’élevant dans les tribunes académiques et les arènes culturelles, un signe que ce que Kamal Youssef al-Hajj a écrit et dit en son temps continue à s’adresser à notre temps, notre pensée, notre souffrance et notre souci actuel. Ce dont je voudrais évoquer dans mon intervention, au cours de cette table ronde, et elle est bien ronde dans le sens où elle tourne, telle la rotation du globe terrestre, à la recherche d’elle-même, aborde environ une cinquantaine de pages du douzième volume des œuvres complètes qui incluent ce que l'éditeur désigne par les œuvres de la foi. Ces cinquante pages publiées et intitulées "pages évangéliques", ce qui m’a attiré l’attention, je les ai donc lues et méditées jusqu’à me familiariser avec elles à force de les feuilleter en tant que croyant et j’ai essayé d’en extraire des provisions pour la route. J’y ai donc trouvé des vivres et un trésor, et j’ai souhaité écrire quelque chose qui concerne ce philosophe et m’adresser à vous par lui. Les cinquante pages contiennent sept articles considérés comme des méditations de l’Évangile, les six premiers articles étant intitulés « Pages évangéliques ». Ils furent publiés dans la revue « Al-Hikma », dans les années soixante du siècle dernier. Le septième article fut publié dans la revue « Al-Sayha » sous le titre : « La vierge Marie est avec nous, n’ayez pas peur ». Quant aux autres articles, ils portent les titres suivants : « Marie de Magdala », « Pierre », Satan tente Jésus », « Au commencement », « Il leur parla en proverbes » et « Ainsi fut la Nativité du Messie ». Je me suis alors posé la question suivante, après avoir lu ces textes calmement : comment notre philosophe a-t-il lu ces textes évangéliques ? Quel est, ou quels sont les messages que Kamal Youssef El-Hage a voulu envoyer à son partenaire dans la méditation et la lecture ? B. Je souligne tout d’abord un intérêt profond dans ces méditations à connaître l’identité et le rôle de Jésus-Christ à travers sa relation avec les personnes, les événements qu’il a vécus, les attitudes qu’il a adoptées et les vertus qu’il a prônées comme l’amour et la foi. Kamal Youssef El-Hage lit l’Évangile à la lumière de l’événement de l’Incarnation du Verbe, le Fils de Dieu Jésus-Christ, l’événement central fondateur du christianisme, et il a donc recours à une lecture spirituelle métaphorique traditionnelle où l’on trouve Jésus-Christ comme étant la première et la dernière référence, dotant l’homme d’une vie abondante, ainsi le philosophe médite en disant : « Quant à la Nativité du Messie, elle se déroula ainsi : La Nativité de l’Enfant est le modèle de l’humilité par laquelle nous retrouvons le paradis perdu » (p. 88) et aussi : « L’Enfant est venu dans une mangeoire comme témoignage visible de ce que l’œil ne voit pas et ce que l’oreille n’entend pas. Il est venu comme preuve de la surabondance des cieux dans le désarroi du monde ici-bas (…) et depuis, le monde s’occupe de ses enfants, car l’enfance est la porte du paradis (p. 89). Jésus a jugé Marie de Magdala avec la justice équitable du ciel qui, selon Hage, quand il désire rejoindre la terre, verse dans les cœurs souillés le contenant d’un nuage de miséricorde, ainsi les âmes se purifient et deviennent blanches comme la neige » (p. 45). Et Pierre, le chef des apôtres, n’aurait pu retourner à ses sens et prendre conscience de ce qu’il faisait en reniant Jésus et par conséquent sa divinité, si le Seigneur Jésus ne s’est pas tourné vers lui avec amour. C. Je vois que cette attitude de Jésus le Sauveur qui n’annonce que la vie, l’amour et le pardon, selon Kamal El-Hage, dans ses lectures de l’Évangile, incite l’homme, sujet de l’amour, à se transformer radicalement en Jésus-Christ et vers Lui. Ainsi, nous trouvons dans la pensée de Hage ce souci existentiel que Jésus-Christ le Messie occupe l’espace qu’il mérite, car c’est lui qui est annoncé Fils bien-aimé, accompagnant les foules, versant dans ses regards l’honneur des astres, annonçant dans ses déplacements une existence créé par amour, faisant émerger de ses entrailles la lumière du bien. Devant ce Jésus, Kamal El-Hage perçoit la conversion de Marie de Magdala avec des mots métaphoriques et visionnaires en voyant dans sa nouvelle vie une sorte d’eschatologique. Il dit : “En vérité, la Vierge remplissait les yeux de Marie de Magdala dans tout ce qu’elle voyait et sa voix inaudible arrivait à destination dans tout ce qu’elle entendait. Elle s’asseyait à côté d’elle à chaque fois qu’elle se livrait à la débauche. Sinon comment y aurait-il un repentir ? Le repentir n’est-il pas le réveil de la Vierge dormant à côté de Marie de Magdala ?” (p. 45). Et quand Pierre se repentit en pleurant, il est devenu depuis ce jour une autre image de la grandeur de Jésus (p. 53). Et même la tentation de Satan était pour séduire Jésus, dit Hage, car Dieu ne met personne à l’épreuve, mais l’incite à le glorifier, c’est-à-dire la victoire du cœur sur le mal et celle de l’impulsion de la vie par la Résurrection (p. 59). Et si Jésus a recours aux paraboles, c’est pour aider l’homme à se transformer “ainsi il fait périr l’animalité du corps, paralyse le monstre du péché, l’abreuve par les larmes des étoiles, et prépare une vigne enracinée dans les cœurs des pauvres (p. 76). La parabole remplit cette tâche car, après la mort et l’on peut dire ici après la mort au sens figuré, si nous avons pu comprendre la lecture des œuvres d’Al-Hage, c’est-à-dire après la mort du péché et le revêtement de l’homme bon, « la parabole n’est plus valide, le ciel devient visible à l’œil, résidant dans les profondeurs du cœur, l’entourant comme un collier autour du cou ». D. Dans la lecture contemplative de Kamal El-Hage, il y a une introduction à l’attitude de foi après la conversion de l’état l’orgueil à celui d’humilité. L’attitude de foi est fondée sur la soif de l’Absolu et de la vérité et c’est une soif qui ne peut être étanchée par la connaissance logique, mathématique et basée sur l'intérêt et l’édification de soi par soi et pour soi. Al-Hage nous dit dans l’interprétation de son article « Au commencement » : « Les générations ont commencé à éprouver les douleurs de l’enfantement jusqu’à aboutir à une maturité dans le travail à une période où la connaissance humaine ne nous a pas donné la sécurité. » Cette tendance à donner à la connaissance humaine une état élevé et même sublime est évoquée, selon Hage, dans le premier récit de la chute suite à l’interdit imposé par Dieu à nos premiers ancêtres de manger de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. « Ici, il a mis la tendance à la connaissance comme étant une responsabilité assumée par l’homme, comme il a donné à l’œil la lumière et a vaincu le mauvais » (p. 70). Alors, Son « Verbe est devenu chair parmi nous, portant notre servitude et nous enseignant l’amour par lequel l’homme sait qu’il ne connaît pas, et par lequel il dit à cette montagne « déplace-toi » et elle se déplace » (p. 72). Et ici, le philosophe se réfère librement à l’hymne de Paul sur l’amour pour dire que, par cet amour, l’homme acquiert une connaissance modeste et il ne s’en vante pas », car par la foi une certaine connaissance est invalide et par la foi nous possédons toute la connaissance ». Donc, celui qui médite nous dit dans l’article « Ainsi fut la Nativité du Messie » que « la foi n’est pas enseignée par la mémoire et n’est pas observée par la lettre. La foi est une expérience qui sort du cœur », évoquant Sarah qui enfanta Isaac malgré son âge avancé et ainsi Abraham eut une grande nation. De même, la foi de Zacharie était ébranlée et celui-ci a exprimé ses doutes quand l’ange Gabriel lui a annoncé la volonté du Seigneur. Zacharie lui répondit en demandant un signe du ciel et il obtint comme signe le mutisme (p. 85). Quant aux croyants, ils obtiennent la sollicitude du ciel sur la terre, et de même quand Dieu a envoyé l’ange Gabriel à Joseph dans le rêve lui rappelant la promesse de Dieu à son peuple par un mot “ne crains pas de continuer” (p. 87). Nous pouvons dans ce contexte dire que la foi chez Hage, qui est une foi en la personne de Jésus-Christ dans son ouverture à la vie trinitaire, n’est pas une simple confession aveugle, mais elle est le fruit d’une souffrance personnelle avec un abandon de soi et de ses propres considérations humaines et sociales, pour écouter la Parole de Dieu. C’est une soumission consciente qui se fait dans la prière et dans la vie contemplative comme c’était le cas avec la Vierge Marie alors que le service de Zacharie était lié à des mouvements extérieurs et pas à ceux qui sont intérieurs. E. Le discours est long si l’on veut écrire à propos de la lecture évangélique de Kamal Haj, parce qu'il a mis des bases solides qui convergent avec la prise de conscience de l’homme aujourd’hui, celui qui reconnaît les limites de ses connaissances et de sa situation et même le danger suscité par les connaissances et la raison, sur son propre sort et sur sa relation avec ses pairs et surtout ceux qui sont différents de lui. L'étude vaut peut-être la peine pour aller plus loin que n’importe quelle lecture d'autres textes pour Kamal al-Haj, comme son livre "Jésus, le Maître de l'histoire" (1966), et son livre "Et Jésus-Christ fut," et ce dernier est un manuscrit publié dans le volume XIV des œuvres complètes. Pour conclure, Kamal Yousef El-Hage consacre une place exceptionnelle dans sa réflexion à la Vierge Marie dans la mesure où la Vierge devient pour lui un symbole général de la pureté établie par le Baptême dans le cœur du croyant et dans les profondeurs de son existence. Ainsi, nous évoquons Marie de Magdala en qui Jésus-Christ a vu la vierge qui remplissait ses yeux. Car le Liban est le pays de la Trinité et de la Vierge, là où le premier miracle du Christ a eu lieu à la demande de sa mère, la Vierge, quand « il a transformé l’eau en vin à Cana, notre Galilée, et non pas à l’étranger ». Et s’il y a un miracle dans l’existence permanente du Liban, c’est parce qu’il existe un lien fort et étroit entre la source des miracles et lui, entre la Vierge protectrice et le Liban protégé. À savoir que Kamal El-Hage rappelle que « la Vierge Marie a obtenu la faveur que l’Incarnation se réalise dans ses entrailles et par elles, dans la mesure où elle obtint la faveur qu’elle désirait. Car elle a revêtu un grand honneur dans le temps en devenant un modèle inoubliable et sans confusion pour les humains. Sa grandeur est celle des âmes pures » (p. 85). Kamal Youssef El-Hage, dans son premier centenaire, est grand dans sa pensée et dans sa souffrance, dans son amour pour le Liban du Pacte national et dans sa foi chrétienne consciente.


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