Michèle Asmar : dorénavant la Santé doit être considérée un secteur stratégique et prioritaire

Lundi 4 mai 2020
Collaborateurs
  • Agence française de développement


L'Institut Supérieur de Santé Publique de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth (Liban) rattaché à la faculté de médecine constitue un atout stratégique pour l’université et lui permet de se positionner comme acteur-clé dans le secteur de la Santé Publique qui traverse actuellement une crise inédite due a l’épidémie COVID-19. Témoignage de la directrice de l'Institut, Michèle Asmar, qui met en avant des leçons à tirer avec coups de projecteur sur l'importance de la recherche scientifique dans le monde de l’après COVID-19.

Que révèle cette crise sanitaire mondiale, notamment en termes de politique de santé publique ?
L’épidémie du COVID-19 dépasse l’aspect purement sanitaire et qui a des retombées économiques, politiques et sociales. La solution nécessite des mesures collectives mais aussi des comportements individuels. Cette crise nous permet de réaliser que la santé constitue un bien précieux ; qu’avoir un système de santé performant est un facteur de sécurité ; que la santé publique est complexe et intersectorielle avec des retombées qui dépassent son secteur d’origine.

Sur le plan des politiques de santé publique, de nombreuses vulnérabilités sont révélées dont : une rigidité de certains systèmes de santé à être réactifs et proactifs, une absence de leadership et de planification, des inégalités de santé inter et intra pays, des problèmes majeurs de coordination et des bases de données et d’informations inefficaces.

L’épidémie du COVID-19 nous offre une opportunité réelle de développer une pratique réflexive pour instaurer un changement durable et œuvrer pour améliorer les performances de nos systèmes de santé. Par conséquent, elle appelle à des réformes courageuses des systèmes de santé afin de les moderniser et augmenter leur capacité et les rendre plus performants. Elle appelle aussi à privilégier et à renforcer la collaboration et la solidarité. De même, elle rend urgent d’adresser les politiques liées aux éléments critiques du système : infrastructures, équipements et matériel, financement, gouvernance, capital humain, informations et services pour mieux répondre à la menace et au besoin de sécurité globale. Dorénavant la santé doit être considérée un secteur stratégique et prioritaire.

Comment jugez-vous la gestion de cette crise sanitaire au niveau du Moyen-Orient, et en particulier au Liban ?
De nombreux pays du Moyen-Orient vivent des situations d’urgence complexes qui sont accentuées par la fragilité de leurs systèmes de santé, la faiblesse des systèmes de surveillance épidémiologiques, les capacités réduites de réponse et un niveau de préparation de la santé publique sous-optimal. La gestion de la crise dans la région dépend beaucoup des capacités de chaque pays et des politiques de santé publique en vigueur. Selon le Bureau régional de l’OMS, certains pays tels que Oman, Bahreïn, ou les Émirats Arabes Unis ont une capacité durable de faire face à l’épidémie alors que d’autres comme le Yémen ou la Libye ont une capacité de réaction limitée.

Le Liban semble avoir une capacité développée pour gérer cette crise. Cependant, même si au début de la crise le gouvernement n’a pas agi aussi rapidement qu’il le devait pour instaurer les mesures requises, le ministère de la santé publique et ses équipes ainsi que l’hôpital gouvernemental Rafic Hariri ont fait un travail des plus remarquables, tant dans l’application des mesures médicales que non médicales. La stratégie suivie jusque-là par le ministère de la santé publique est basée sur des évidences scientifiques d’où la bonne maîtrise de l’épidémie au vu des chiffres faibles du Liban. Les résultats que nous avons sont le fruit du travail et des efforts menés il y a plus d’une décennie par le directeur général du ministère de la santé publique et de ses équipes pour réformer le système de santé libanais et renforcer ses capacités.

Comment voyez-vous l’évolution de cette épidémie à court et moyen terme ?
Il est très difficile d’estimer l’évolution de l’épidémie mais il est clair que le risque d’émergence d’autres vagues existe. Il faudra cohabiter avec le virus pour une période encore. Il reste aujourd’hui de nombreuses questions auxquelles il faut trouver des réponses, telle la durée d’immunité, l’efficacité des médicaments et l’impact de la saisonnalité sur la dynamique de l’épidémie.

L’évolution dépendra de la rapidité à laquelle un vaccin est découvert mais aussi des décisions stratégiques prises au niveau national tel le maintien de la fermeture des frontières et de l’aéroport. La minimisation de l’importation de nouveaux cas est un facteur déterminant tant que la population n’est pas immunisée. Les mesures appliquées lors du déconfinement et la stratégie de sortie sont aussi déterminantes. Le défi principal sera de maximiser la surveillance épidémiologique, d’augmenter les tests et d’assurer leur disponibilité dans l’ensemble des institutions de santé au Liban, de garantir un accès équitable aux soins à tous, d’assurer les équipements de protection individuelle aux professionnels de la santé pour les protéger, de communiquer avec transparence, d’intégrer dans le quotidien les mesures de distanciation physique, d’hygiène, … Enfin, il faudrait renforcer toutes les composantes du système de santé pour éviter les menaces découlant d’une saturation et d’une surcharge.

Quelles leçons devrons-nous tirer de l’épidémie COVID-19 ?
L’analyse des facteurs qui ont permis à certains pays de réussir mieux que d’autres permet de tirer certaines leçons en matière de santé publique. Premièrement, il est crucial de positionner la santé publique stratégiquement, d’investir dans son développement et dans le renforcement des capacités des systèmes de santé publique. Deuxièmement, il faut développer une stratégie intersectorielle intégrée et compréhensive basée sur la collaboration et la coopération des secteurs privés et publics. Troisièmement, il faut un système de santé équitable et inclusif avec des soins primaires, secondaires et tertiaires suffisamment développés pour éviter un engorgement et une surcharge du système ; d’où la nécessité de revisiter le rôle des institutions de santé et de proposer une vision holistique et en réseau. Quatrièmement, il est primordial de catalyser la télémédecine et d’investir dans des systèmes d’information et des outils numériques en santé qui permettent de générer des données standardisées, fiables et utilisables en temps réel pour guider les politiques publiques. Cinquièmement, il est nécessaire de développer les industries en lien avec le secteur de la santé pour réduire toute dépendance en termes de matériels et équipements et maintenir un contrôle des chaînes de valeur. Sixièmement, il est important de disséminer les connaissances émanant d’évidences scientifiques en les mettant à la portée de tous. Finalement, la leçon qui me semble la plus importante est que la science seule ne pourra pas éradiquer le COVID-19 ; il faut absolument une solidarité globale, de la transparence et de la collaboration entre tous les États.

Quel rôle attribuer à la recherche scientifique dans le monde de demain, celui de l’après COVID-19 ?
La recherche scientifique est indispensable dans l’après COVID-19. Il faudra comprendre la source de l’épidémie, les relations entre les différents écosystèmes pour fournir les preuves nécessaires à la prévention de futures éclosions et épidémies et répondre aux questions qui sont encore aujourd’hui inconnues tout en se concentrant sur les lacunes dans les connaissances.

Un nouvel environnement pour la recherche doit être envisagé, dans lequel les méthodes traditionnelles de recherche cohabitent avec le développement, l’innovation et l’entreprenariat pour générer un savoir, des connaissances, des produits, des services et des interventions pertinentes. De nouvelles plateformes de diffusion pour un partage plus rapide et plus efficace des résultats de recherche devront aussi être mises en place.

La communauté scientifique devra donc définir les priorités de recherche et augmenter les moyens de financement, faciliter des actions de recherche coordonnées et augmenter la production d’innovations afin de se préparer pour l’avenir. Il faudra encourager et cibler les recherches qui informent et orientent les politiques publiques, celles qui permettent l’échange et le partage des meilleures pratiques et celles qui permettent de contextualiser et d’appréhender les facteurs de succès et d’échec pour tirer des enseignements et améliorer les réponses dans le futur.

La recherche scientifique devrait dorénavant passer de la compétition à la coopération, favoriser l’interdisciplinarité et l’intersectorialité, renforcer le partenariat entre le secteur privé et public et promouvoir le rapprochement des mondes académiques, industriels et économiques et contribuer à la création de réseaux de recherche nationaux, régionaux ou internationaux.

Dorénavant, les recherches devraient permettre d’aboutir à des solutions intégrées et inclusives en tenant compte des aspects sociaux, économiques et environnementaux.