Qui suis-je sans exil ?

« La plus belle parole est celle qui se situe entre une poésie qui ressemble à la prose et une prose qui ressemble à la poésie » Abû Hayyân Al-Tawhîdî
Ali BDEIR
Mardi 22 décembre 2020
Organisateurs


La terre des hommes m’épuise. Les hommes m’épuisent. Les Bédouins ne connaissent pas la douleur de l’exil. Leur identité est tatouée dans la chair : exil. 

Pour ces peuples, l’obsession des lieux se boit dans la coupe de l’oubli. Ils transportent leurs jarres d’oubli avec leurs tentes jusqu’à la prochaine oasis ou au prochain puits. Les jarres d’oubli sont vidées avec les restes d’un croissant de lune de la veille. Bédouins et Gitans, frères d’âme, sont-ils les apatrides ou ceux qui tètent le lait des nuages ? 

 

Pas de quai pour mes souvenirs, pas de mât, pas de voile. Aucun navire à l’horizon. Un capitaine dans un bateau abandonné entre le Tigre et l’Euphrate. Pas de ciel, même pas une prison. Pas d’oiseau, aucune aile, même pas l’ombre d’une aile. Pas d’exil. Aucune terre d’exil pour mes souvenirs. Aucun lac pour les expurger. Mes souvenirs sont des nomades. Inépuisables, ils marchent dans Jéricho jusqu’à Babel. Délestés, ils se dispersent dans mon corps jusqu’à se répandre dans l’infirmité de la terre. 

Une colombe déploya ses ailes dans le brouillard de ma nuit d’exil.  

Elle me dit : pourquoi es-tu si triste quand vient la nuit ?

Je dis : As-tu déjà éprouvé le besoin de vivre loin de cette terre malade ?

Elle me dit : les fleurs de jasmin ne se soucient pas des bras enfiévrés de la Terre.

Je dis : Comment peux-tu décrire l’exil ?

Elle dit : Le printemps ne pleure pas le vent du nord qui fracasse les colonnes vertébrales des roses. 

Je dis : Penses-tu que les roses déposées sur le cercueil sont des roses endeuillées ?

Elle dit : Les morts célèbrent le printemps plus que les vivants. 

Je dis : Entendent-ils le roucoulement du rossignol aux premières lueurs quand le soleil sort de son sommeil ? 

Elle dit : Les vivants ne sont pas en cadence avec la nature. Le mort ressuscite dans la gorge du rossignol.

 

La colombe déploya ses ailes puis disparut dans la spirale du ciel.