« Ashab wala A’az » : le langage filmique en question …

Ribal Chedid
Lundi 21 février 2022
Organisateurs

Dans un huis clos, l’évolution du langage cinématographique est essentielle pour créer un dynamisme intérieur au sein du film. Elle joue ainsi un rôle crucial et actif dans la progression de la narration. Le huis clos « Perfect Strangers » (titre italien : Perfetti sconosciuti) de Paolo Genovese, réalisé en 2016, a été recréé 18 fois dans 18 pays différents, dont la France, la Corée du Sud, la Turquie, le Japon, le Mexique et récemment, le Liban. 

Le film raconte l’histoire de sept amis (dont trois couples) qui, lors d’un dîner, décident de poser leurs téléphones portables au milieu de la table, et ainsi, chaque message ou appel téléphonique reçu devra être partagé avec les autres. Petit à petit, des secrets remontent à la surface et la tension entre eux s’élève.  

Malgré quelques changements scénaristiques très ponctuels, le remake libanais réussit à reconstituer les évènements, situations et conversations majeurs du film original italien, avec des acteurs exceptionnels dont Nadine Labaki, Georges Khabbaz et Mona Zaki. Cependant, ce qui aurait pu être mieux pensé dans le film de Wissam Smayra est le choix de réalisation et le langage cinématographique adopté pour réaliser Ashab wala A’az|, à la différence du film de Genovese dans lequel le langage adopté participe à la narration et à la réussite du film. 

Vers le début de Perfetti sconosciuti, les plans sont plus ou moins longs, fixes ou en caméra portée avec des mouvements très légers. Ils aspirent le calme et nous permettent d’anticiper les éléments perturbateurs. De plus, dans le premier tiers du film, le réalisateur place les couples assis l’un à côté de l’autre dans un même plan fixe à plusieurs reprises, afin que l’on se souvienne clairement de cette illusion d’alliance qui existe entre eux, alors qu’il va la briser par des plans plus chaotiques qui les séparent dans la suite du film. 

Dans la version libanaise, on a l’impression que la caméra est juste là pour nous transmettre les évènements à l’image, sans rien suggérer cinématographiquement. Le réalisateur a recours à une caméra portée à l’épaule dans la tentative de rester proche de la réalité. Cependant, les mouvements de cette caméra tout au long du film sont plus ou moins répétitifs et n’évoluent pas en fonction de la gravité de la situation. Elle est constamment agitée et bouge de gauche à droite (pan gauche/droite), ce qui diminue son effet lorsque que cette agitation devient nécessaire dans le dernier tiers du film. L’éclairage est très plat et ne nous fait rien ressentir, contrairement à l’éclairage contrasté et l’ambiance chaude dans le huis clos de Genovese, avec une réalisation qui reste dans la simplicité. 

Par ailleurs, dans la version de Smayra, il y a un surplus de gros plans, à travers lesquels on présume dès le début du dîner que May (Nadine Labaki) et Ziad (Adel Karam) sont en couple. Par contre, dans la version originale italienne, ce n’est que vers la fin du film, lorsque Carlotta (Anna Foglietta) gifle Cosimo (Edoardo Leo) dans la chambre et lui rend ses boucles d’oreille, que l’on comprend qu’ils forment un couple : un choix de réalisation que je trouve beaucoup plus intéressant et puissant. J’ai également remarqué qu’une même séquence peut être découpée en deux ou trois plans dans Perfetti sconosciuti, alors que dans Ashab Wala A’az celle-ci l’est en sept ou huit plans. Le rythme du montage est ainsi très découpé de bout en bout dans le remake libanais, sans justification, ce qui ne nous permet pas de ressentir cet aspect brut et réel que le film essaye d’instaurer, alors qu’on le ressent dans le film original italien. 

Malgré son faible langage cinématographique, j’admire le courage que Ashab Wala A’az porte pour aborder des thèmes considérés comme controversés dans le monde arabe, dont l’homosexualité et l’adultère. Étant le premier film arabe produit par Netflix, une plateforme largement suivie et non censurée, ce film ouvrira la porte à plein d’autres films et je suis impatient de découvrir ce que Netflix peut nous offrir avec d’autres cinéastes arabes.