Compartir au risque d'en souffrir : la fatigue de la compassion

Tala Jaafir
Vendredi 6 mai 2022
Organisateurs


Compassion et empathie

La compassion est la capacité humaine de se mettre à la place d’autrui, de s’identifier à lui pour partager et éprouver son vécu et sa souffrance.

L’empathie elle aussi consiste à savoir repérer l’émotion de l’autre et la comprendre, mais en gardant une certaine distance, et sans se laisser envahir par elle.

La compassion englobe donc l’empathie mais comprend en plus une dimension identificatoire et une autre comportementale active qui pousse à aider autrui.

Empathie et compassion relèveraient entre autres de l’activité des neurones miroir dans la glande pituitaire du cerveau[1].

Lorsque la souffrance de l’autre devient mienne

La fatigue de compassion s’observe chez les professionnels confrontés à la souffrance physique et/ ou psychologique : médecins, infirmiers, psychologues, travailleurs sociaux… sont à risque. Elle affecte la vie professionnelle ainsi que les autres secteurs de vie du soignant qui en souffre.

Alors que l’empathie ou la compassion sont au cœur de ces professions, le soignant souffrant de fatigue de compassion sera de moins en moins disposé à la ressentir. Ses capacités de résilience s’usent, il s’épuise au niveau physique et psychique, n’arrive plus à tolérer la détresse exprimée par les patients, devient apathique, éprouve de la colère et expérimente des symptômes anxio-dépressifs.

Nous voyons ainsi des médecins impassibles face aux tourments de leurs patients, annoncer un diagnostic avec un détachement déconcertant. Ou des infirmiers exécuter machinalement les soins médicaux... Dans ces cas-là, pour se préserver, le Moi[2] de ces professionnels a recours à un mécanisme de défense appelé l’isolation[3] qui fait que la représentation désagréable (la mort d’un patient) est isolée de son affect douloureux (la tristesse).

Facteurs de risque et facteurs protecteurs

La confrontation à la souffrance d’autrui ne provoque pas inéluctablement la fatigue de compassion. Plusieurs facteurs rentrent en compte :

Plus l’exposition aux victimes traumatisées est longue et l’intensité de leur souffrance grande, plus les professionnels qui s’en occupent sont à risque de développer la fatigue de compassion. Une propension chez le soignant à la contagion affective, une tendance anxio-dépressive ou ses vécus traumatiques passés (qui pourraient être ravivés par la confrontation à la souffrance de l'autre) sont aussi des facteurs de fragilité.

Le sentiment d’efficacité et d’accomplissement du soignant dans son travail et sa capacité de distanciation par rapport aux vécus des patients (éprouver de l’empathie plutôt que de la compassion) seraient quant à eux des facteurs protecteurs. De même, le travail en équipe, le suivi psychothérapeutique individuel ou en groupe (groupe de parole) et l’investissement d’activités non professionnelles telle la pratique de loisirs préviendraient ou réduiraient la fatigue de compassion.

Traumatisme vicariant et burnout

Ces syndromes sont en lien avec la fatigue de compassion. Il convient toutefois d’expliciter la spécificité de chacun.

Le traumatisme vicariant ou traumatisme par procuration, comme son nom l’indique, désigne un vécu traumatique saisissant le soignant après avoir écouté le récit du traumatisme de son patient. Le soignant est alors en proie à la reviviscence d’images mentales intrusives du récit écouté ; tristesse, colère, désespoir, perte d’énergie et fatigue de compassion se font aussi sentir.

Le burnout (ou épuisement professionnel), contrairement à la fatigue de compassion et au traumatisme vicariant, ne résulte pas nécessairement de la confrontation à la souffrance d'autrui, mais plutôt de l’exposition prolongée à un stress professionnel du fait d’exigences au travail dépassant les ressources intrinsèques et extrinsèques offertes au professionnel. Il entraine un désengagement, une perte du sens du travail, un sentiment d’inefficacité, d’échec et de culpabilité. Il pourrait aussi partager des manifestations communes avec la fatigue de compassion telle la déshumanisation de la relation aux patients, l’émoussement affectif[4] et l’usure physique et psychique.

Bibliographie

Bekkali, S., Youssef, G. J., Donaldson, P. H., Albein-Urios, N., Hyde, C., & Enticott, P. G. (2021). Is the Putative Mirror Neuron System Associated with Empathy? A Systematic Review and Meta-Analysis. Neuropsychology review31(1), 14–57. https://doi.org/10.1007/s11065-020-09452-6

Chapelle, F. (2018). 5. Épuisement compassionnel. Dans : Frédéric Chapelle éd., Risques psychosociaux et Qualité de Vie au Travail: en 36 notions (pp. 35-40). Paris: Dunod. https://ezproxy.usj.edu.lb:2134/10.3917/dunod.chape.2018.01.0035"

Delbrouck, M. (2008). 4. Syndromes associés ou connexes au burn-out. Dans : , M. Delbrouck, Le burn-out du soignant: Le syndrome d’épuisement professionnel (pp. 69-94). Louvain-la-Neuve: De Boeck Supérieur.

Ionescu. S, Jacquet. M-M, Lhote. C (1997) Les mécanismes de défense. Paris, Nathan, 2001

Zaweja, P. (2016). Fatigue compassionnelle. Dans : Philippe Zawieja éd., Dictionnaire de la fatigue (pp. 289-292). Genève: Librairie Droz. https://ezproxy.usj.edu.lb:2134/10.3917/droz.zawie.2016.01.0289"

Zawieja, P. (2017). Quand la compassion rend malade. Sciences Humaines, 293, 3-3. https://ezproxy.usj.edu.lb:2134/10.3917/sh.293.0003

 


[1] Bekkali, S., Youssef, G. J., Donaldson, P. H., Albein-Urios, N., Hyde, C., & Enticott, P. G. (2021). Is the Putative Mirror Neuron System Associated with Empathy? A Systematic Review and Meta-Analysis. Neuropsychology review31(1), 14–57. https://doi.org/10.1007/s11065-020-09452-6

[2] Instance psychique freudienne responsable de l'adaptation à la réalité.

[3] S. Ionescu, M-M. Jacquet, C. Lhote (1997) Les mécanismes de défense. Paris, Nathan, 2001. Page 216.

[4] Incapacité à ressentir les émotions dont l’empathie.