L’USJ se remet progressivement du choc

L’Université Saint-Joseph fait partie intégrante de cette Beyrouth traditionnelle et irremplaçable que la déflagration a failli emporter.
Vendredi 23 octobre 2020
Organisateurs


  Un bureau du Campus des sciences sociales, rue Huvelin. Photo USJ

Par Fady Noun, in L'Orient - Le Jour, vendredi 23 octobre 2020

L’alerte a été chaude. La première pluie d’automne a inondé mercredi certaines parties du littoral, en particulier à Beyrouth, exposant les demeures décoiffées de leurs tuiles des quartiers sinistrés de Beyrouth à l’invasion de l’eau. Heureusement, comme l’assure le P. Gaby Khairallah, en charge de la grande église des pères jésuites, rue de l’Université Saint-Joseph, « le pire a été évité ». « Chez nous, il n’a pas vraiment plu, confie-t-il, et d’ailleurs, nous avons travaillé contre la montre pour protéger ce joyau qu’est l’église Saint-Joseph, symbole et centre de tout un quartier. Les tuiles de l’édifice ont été remplacées et des plaques d’étanchéité ont été installées sous la charpente, pour éviter des fuites provenant des tuiles brisées. Là où le toit pourrait être encore à découvert, des bâches ont été tendues. »

Cela dit, les dégâts provoqués par l’explosion du port de Beyrouth, le 4 août, à l’intérieur de la nef sont considérables et, en comptant les vitraux, il faudra encore des mois et un budget de plusieurs centaines de milliers de dollars pour la restaurer et y entendre à nouveau retentir les symphonies exécutées par l’Orchestre philharmonique du Liban.

À l’USJ, comme dans tout le Liban, l’année 2020 restera indélébilement marquée dans les mémoires comme « une année pas (du tout) comme les autres ». Une année noire marquée par la pandémie du Covid-19, mais conclue sur la terrible et criminelle explosion du 4 août. Il y a des lieux aussi chers qu’une personne : c’est l’une des leçons de cette explosion qui a détruit ou gravement endommagé une Beyrouth traditionnelle irremplaçable, dont l’Université Saint-Joseph fait partie intégrante, en particulier autour des édifices historiques de la rue de l’Université Saint-Joseph et de la rue Monnot, où la mission jésuite a refleuri, à l’ombre des immenses ficus qui encadrent la grande église, dans les salles aux murs élevés dont l’air retient quelque chose d’une douceur de vivre du siècle dernier et de la sévère érudition des pères fondateurs.

L’immense explosion n’a pas épargné ces lieux, qui abritent la Résidence des pères jésuite, le théâtre Monnot, la Bibliothèque orientale, le Musée de préhistoire libanaise, l’Université pour tous, l’église Saint-Joseph et enfin le campus des sciences sociales, rue Huvelin, épicentre de la vie politique estudiantine. Elle n’a pas épargné non plus les quatre autres campus de Beyrouth, en comptant celui de Mar Roukoz. Bien entendu, étant le plus proche du port, le campus de la rue Huvelin, qui a pris de plein fouet l’immense onde de choc, est celui où la dévastation a été la plus entière. Les réparations n’y coûteront pas moins d’un demi-million de dollars, estime le Pr Fadi Geara, vice-recteur à l’administration de l’USJ.

L’université a d’abord estimé les dégâts infligés aux cinq campus de Beyrouth à quelque 2 millions de dollars, précise le responsable universitaire, mais au fur et à mesure de l’avancement des travaux de réparation, ce coût estimatif a été revu à la baisse. « Par souci d’économie, nous nous sommes mis à réparer tant bien que mal ce qui est réparable, boiseries et aluminium surtout. Ce coût estimatif se situe aujourd’hui aux alentours de 1,5 million de dollars, dont 300 000 pour l’équipement, et le reste aux réparations immobilières. » Et M. Geara de préciser que tout ce montant a été payé en dollars, au taux du marché noir, de sorte que l’USJ aura déboursé, une fois les travaux de réparation achevés, 12 milliards de livres. Tous les montants engagés dans les travaux ont été assumés par la seule université, à l’exception de quelques aides en provenance de particuliers ou d’ONG. Ni l’État libanais ni l’État français ne se sont engagés à ce niveau.

La salle de sports, sur le Campus de l'innovation et du sport. Photo USJ

L’absence de l’État

Ce sentiment d’avoir à affronter, seul, l’épreuve du relèvement a fait dire au recteur de l’USJ, le Pr Salim Daccache s.j., qu’« à toutes les souffrances provoquées par l’explosion et la perte de personnes chères, s’est ajoutée une nouvelle souffrance, celle de l’absence de l’État ».

Aujourd’hui, les travaux de réparation sont bien avancés, surtout dans les campus les moins touchés, mais des problèmes se posent au niveau de ces lieux secrets et précieux entre tous que sont les bibliothèques. L’explosion survenue au port a provoqué la destruction partielle de ces sites emblématiques où, dans le silence, ronronnent les neurones.

L’onde de choc n’a pas épargné, en particulier, la mythique Bibliothèque orientale ou ces pépinières de génies et ces espaces de recueillement intellectuel que sont les bibliothèques des campus des sciences humaines, des sciences médicales et des sciences sociales, ni enfin le Musée de préhistoire libanaise, niché en retrait du théâtre Monnot, dont l’édifice a subi quelques dégâts, mais dont les vitrines et les collections sont restées miraculeusement intactes.

La façade du Campus des sciences et technologies, Mar Roukoz. Photo USJ

La Bibliothèque orientale

« Les scènes de dévastation à la Bibliothèque orientale et à Huvelin ont été d’autant plus pénibles à voir qu’elles donnaient l’impression d’un sinistre déjà-vu, celui des années de la guerre civile, qui avaient transformé en déserts ces deux espaces d’étude, de recherche et de culture situés au voisinage de la ligne de démarcation », a commenté l’un des anciens de l’USJ, qui tient à garder l’anonymat.

L’explosion a fait voler en éclats vitres, portes et fenêtres de la Bibliothèque orientale, et provoqué des fissures dans les murs, notamment au niveau de la salle des manuscrits et de la chambre froide de la photothèque. Sans oublier la perte d’un déshumidificateur, essentiel pour la conservation à long terme des photos, un don de la Fondation Boghossian.

Mais surtout l’explosion a mis en danger un fonds dédié au Moyen-Orient et aux études orientales riche de 200 000 titres de livres, parmi lesquels des éditions anciennes de chroniqueurs, voyageurs, poètes et penseurs arabes. S’y ajoutent 2 000 titres de collections complètes et rares de revues arabes, ainsi qu’une collection de journaux et revues remontant aux débuts de la presse arabe à Beyrouth et au Caire dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Le danger guette aussi 3 500 manuscrits datant du IXe au XIXe siècle, en langue arabe et dans d’autres langues orientales (syriaque, turc, persan, arménien…). Les équipes de la cartothèque de la bibliothèque, qui comprend 2 000 cartes géographiques anciennes du Liban et de la région, et de la photothèque, qui est la plus riche du Moyen-Orient, avec ses 250 000 documents, assurent qu’elles auront de la peine à reprendre leur travail de classification, de préservation et de consignation de la mémoire sans une aide financière rapide et substantielle, car les dégâts y sont estimés à 130 000 dollars.

« Lorsqu’une catastrophe de cette ampleur survient, des années d’accomplissement humain peuvent être balayées en l’espace d’un instant. Mais l’USJ est soucieuse de sauver ce patrimoine culturel dont la valeur n’est plus à prouver », commente pour L’OLJ Fadi Geara.